« L’Illustré » n’aurait pas dû jeter en pâture le nom complet, le visage et le lieu de résidence de Maria, mère d’un détenu assassiné dans la prison de Pavon et seule partie plaignante au procès genevois de l’ex-chef de la police du Guatemala Erwin Sperisen. Ce d’autant plus que la vieille dame, à en croire ce même article, habite « dans une zone considérée comme l’une des plus dangereuses de ce petit pays d’Amérique centrale miné par les violences, les gangs, les escadrons de la mort et les narcotrafiquants ».

Le Conseil suisse de la presse admet ainsi partiellement une plainte contre le magazine qui avait publié une enquête, sous la plume d’Arnaud Bédat, à la veille de l’ouverture des débats. Bien qu’il n’ait pas été saisi de ce point, le conseil estime aussi « très problématique » que le journaliste n’ait pas cherché à recueillir la position de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (Cicig) qu’il accuse de manipulation. « Il s’agit d’un reproche extrêmement grave qui aurait exigé d’entendre la partie mise en cause ».

L’article, intitulé « La plainte fantôme de Maria, 70 ans, contre Erwin Sperisen », relatait que la vieille dame, rencontrée aux fins fonds de la jungle, a signé des papiers qu’elle n’a pas lus, qu’elle ignore le nom de son avocate genevoise, qu’elle a toujours pensé que le responsable de la mort de son fils était l’ancien chef du pénitentiaire et qu’elle n’a jamais touché les dédommagements promis. L’enquête concluait que la vieille dame s’était fait manipuler par la Cicig.

A l’ouverture du procès, le 15 mai 2014, la défense d’Erwin Sperisen a brandi cet article pour demander que la plaignante soit écartée des débats. Les avocats de Maria, qui n’avait pas fait le voyage et dont l’identité avait été protégée durant l’instruction, s’y sont opposés et ont dénoncé la méthode. Le Tribunal criminel a estimé que la plainte restait valable car celle-ci n’a jamais été formellement retirée. Les juges ont aussi souligné qu’il n’était pas exclu que la vieille dame ait subi des pressions de tiers avant cet interview. L’ex-chef de la police, double-national suisso-guatémaltèque, a finalement été condamné à la prison à vie pour les sept assassinats de détenus commis à Pavon. Il a fait appel.

C’est un photographe indépendant, Patrick Gilliéron Lopreno, qui a saisi le Conseil suisse de la presse. Plusieurs de ses griefs faisant état de méthodes déloyales ou encore de non-respect de la dignité de la personne interrogée ont été qualifiés d’infondés. « Le cœur de la plainte », comme le qualifie la prise de position rendue publique mardi, a toutefois été admis.

Le Conseil estime que les conditions exigeant la protection de l’identité de Maria étaient réunies d’autant plus que son anonymat était respecté dans le cadre du procès mené à Genève. Même si Maria s’est confiée et a posé volontairement, il fallait la protéger d’elle-même et des éventuelles conséquences néfastes de cette interview. L’identification ne constituait pas en soi une information déterminante pour le public ni un « gage de crédibilité », ajoute la décision. « Pour le Conseil, la pesée d’intérêt aurait dû pencher en faveur de la protection de Maria et non de l’écho attendu par la publication de l’article ».