Gilbert Duchoud n'a pas de chance. Au lendemain du «non» des Vaudois à une réduction de la part de l'Etat dans son établissement, le président de la BCV disait (Le Temps du 25 septembre) «ne pas penser» que le canton doive envisager bientôt une augmentation de capital. Il souhaitait aussi «pouvoir travailler en paix!» jugeant que la politique s'était bien trop occupée de la BCV. Le moins qu'on puisse dire, est qu'il n'a pas été exaucé. Moins de trois mois plus tard une recapitalisation qui coûtera 300 millions de francs à l'Etat de Vaud a été annoncée mardi, et la tempête politique est repartie. Conseil d'Etat et Grand Conseil ont bien voté leur confiance sonnante et trébuchante, mais en souhaitant en même temps «resserrer les liens» avec les administrateurs qu'ils nomment.

Dans son hésitant va-et-vient entre indépendance bancaire et contrôle politique, le balancier qui semblait décidé à pencher en faveur de la première repart donc en sens inverse. Pourtant, voilà longtemps que la banque aspire à obéir sans fil à la patte à son but de «contribuer au développement de l'économie cantonale». Directeur général des années 80 Francis Pahud avait obstinément œuvré en ce sens. En 1992, il fut le premier technicien nommé à la présidence de la banque, poste que le conseiller d'Etat Jacques Martin quittait alors pour la vice-présidence. Geste salué par les observateurs qui estimaient que l'établissement y gagnait en crédibilité.

Peu après, la vague des restructurations bancaires vaudoises a toutefois enrayé cet envol. En 1993, la BCV n'a pas eu d'autre choix que d'avaler l'amère potion de la BVCréd. Deux ans plus tard, elle finit de digérer le Crédit Foncier Vaudois (CFV), au terme cette fois-ci d'un repas choisi, mais il a fallu absorber toute une série de dirigeants aux appartenances politiques savamment dosées. Les radicaux Yves Christen, Doris Cohen-Dumani, Michel Mouquin, les socialistes Claude Ogay ou Alain Coutaz, l'UDC Georges Burdet sont du nombre. Multiples équilibres obligent – et celui des régions n'est pas le moindre – le conseil d'administration est resté pléthorique. Il rassemble toujours 21 membres, dont 11 y compris le président nommés par le Conseil d'Etat. Membres forcément éloignés des affaires, et dépendant du «comité de banque» restreint mais très occupé qui siège une demi-journée par semaine avec la direction générale.

Dès 1997, cette structure s'est avérée obsolète. La nouvelle loi sur la BCV visait donc 9 à 11 administrateurs, ne voulait plus de comité de banque mais des commissions, bref une gestion plus moderne. Raté. Refusant en septembre le désengagement de l'Etat, les citoyens ont aussi refusé ce schéma. Il semblait toutefois incontesté et le conseil d'administration va continuer à perdre des membres: Jacques Martin, Reto Domeniconi et Philippe Bertholet partent le 31 décembre.Vu la recapitalisation annoncée, et la mauvaise humeur d'élus qui s'estiment tenus à l'écart, quand ce n'est pas bernés, la question de savoir si la modernisation se fera est désormais posée. Quoi qu'il envisage, l'Etat semble bien incapable de raccourcir la laisse. D'abord, l'indépendance des administrateurs s'y oppose: «Ils sont nommés par le canton, mais au nom d'une compétence utile à la banque. Ils ne sont pas là pour rapporter au Château ou y prendre des ordres», résume Christian Bohner, porte-parole de la BCV. Et ils ont une prise indirecte sur les événements, soumis à l'information à retardement qu'induit le travail d'une direction.

C'est d'ailleurs le nœud des questions que soulève la recapitalisation annoncée. Que savaient les administrateurs? Indubitablement, le comité de banque était au courant des discussions avec la Commission fédérale des banques. Mais il semble réel que personne n'a cru qu'un réexamen des crédits à risques puisse conduire à une augmentation des provisions. Même lorsque le mandat d'Andersen a été discuté en conseil d'administration le 27 septembre, même lorsqu'il a été attribué début octobre. Avec un aplomb bien vaudois, le conseil d'administration était sûr d'avoir géré juste et provisionné comme il faut. Mais la suite lui prouva que non.