Editorial

La libre circulation, cette chance!

La Suisse s’est trop habituée à bénéficier gratuitement des avantages de la libre circulation des biens et des personnes. Elle ne peut imaginer que tout pourrait s’effondrer dans 18 mois.

Si chaque année ce pays accueille quelque 70 000 personnes de plus, dont une cinquantaine de milliers de ressortissants européens, c’est bien sûr parce que la bonne santé de son économie continue à attirer une main-d’œuvre très qualifiée, séduite par la qualité de vie entre Léman et Bodensee. Mais les Suisses oublient volontiers qu’ils ne doivent pas leur petit bonheur qu’à leurs seuls mérites.

Car, rappelle le rapport du Seco sur la libre circulation, une bonne partie de cette prospérité est due à la présence d’étrangers sur notre sol. Ils sont 2 millions. Dont d’ailleurs plusieurs dizaines de milliers de la troisième génération d’immigrés auxquels quelques sénateurs égoïstes ou sans courage viennent de refuser la naturalisation facilitée.

Les arrivants les plus récents, bien formés dans de hautes écoles européennes, ne sont pas seulement venus occuper des fonctions pour lesquelles la main-d’œuvre nationale manquait. Leur présence a aussi suscité la création de nouveaux emplois. Dans le bassin lémanique, on voit bien que l’éclosion d’entreprises de haute technologie suit une trajectoire parallèle à celle de l’immigration, avec une augmentation de 1,1% par année.

Même constat dans les zones frontalières de Genève, de Bâle ou de l’Arc jurassien. Dans cette dernière région, un emploi sur deux a été créé parce qu’il existait, de l’autre côté de la frontière, un réservoir de main-d’œuvre.

Mais, comme l’expérimente le Tessin à ses dépens, cette évolution ne va pas sans dégâts collatéraux. Pressions sur les salaires, concurrence pour les offres d’emploi, infrastructures insuffisantes et routes paralysées, c’est le résultat d’une croissance sauvage, mal maîtrisée par les autorités cantonales. La Confédération a trop tardé à mettre en place des mesures efficaces contre la sous-enchère salariale ou les faux artisans indépendants.

Malgré tout, parce que la situation en Suisse romande, autour du Léman ou dans l’Arc jurassien, est très différente de ce que connaît la Suisse orientale ou centrale, il est vital que la responsabilité première en matière de régulation de l’immigration et du marché du travail frontalier reste dans les mains des cantons.

Or, avec l’application de l’initiative «Contre l’immigration de masse», le projet de loi nous menace d’un centralisme bureaucratique venu d’un autre âge. C’est la conséquence du vote du peuple le 9 février 2014.