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L’immigration corsetée par la «nostalgie du village»

Un fossé séparant les villes des régions périurbaines et campagnardes s’est ouvert. A tel point que les villes ont décidé d’intervenir auprès du Conseil fédéral

L’immigration corsetée par la «nostalgie du village»

Fossé Le réflexe identitaire des campagnes a dominé le vote

Au point que les dix plus grandes villes se regimbent

Chacun de leur côté, Martin Grandjean et Patrick Schellenbauer ont mis en évidence le véritable fossé qui, au-delà des traditionnels rösti, a divisé la Suisse en deux dimanche. D’un côté, les centres urbains, davantage concernés par la migration, ont rejeté l’initiative de l’UDC. De l’autre, les cantons ruraux et les agglomérations périurbaines, sans doute de peur d’y être confrontés un jour, l’ont soutenue.

Martin Grandjean est membre du PS lausannois et doctorant en histoire au Fonds national suisse. Il constate que «les cantons qui ont voté majoritairement oui à l’initiative ont un taux d’étrangers inférieur à la moyenne nationale». ­Collaborateur du think tank Avenir Suisse, Patrick Schellenbauer note sur son blog que le «stress de la densité, le Dichtestress, n’est pas responsable» de l’acceptation de l’initiative, ce qui confirme selon lui que le résultat du vote ne s’explique pas par «la pression migratoire» exercée sur les centres urbains mais bien ­davantage par des sentiments d’«insécurité et des craintes de déclin» d’une population qui n’est pas touchée par les effets de la migration.

L’historien Josef Lang, ancien conseiller zougois de la Liste alternative, apporte une dimension historique à cette observation. Selon lui, le clivage entre les villes et les régions campagnardes et périurbaines n’est pas un phénomène nouveau. Il a mené différentes études sur ce sujet et fait remarquer que, au XIXe siècle, Vaud, Genève, Neuchâtel et, pour l’occasion, Argovie, ont été les premiers à être d’accord pour reconnaître l’égalité des droits des juifs. Or, c’est là que vivait l’immense majorité (99,5%) des 3000 Suisses de confession israélite. Il a fallu s’y prendre à deux fois. Lors de la seconde votation, l’égalité des droits a été accordée à une courte majorité composée des cantons romands et des cantons urbains alémaniques.

C’est le même schéma qui s’est produit dimanche, mais dans l’autre sens, puisque la majorité des régions rurales l’a emporté sur les villes et la majorité des Romands. «Les villes voient les avantages et les désavantages de la migration, alors que les communautés villageoises ont peur de l’inconnu», note Jérôme Cosandey, collaborateur d’Avenir Suisse.

Ce réflexe est lié au sens étroit de communauté qui anime les ­habitants des campagnes, principalement outre-Sarine. Josef Lang l’appelle «la nostalgie du village». «L’attachement à la communauté est une notion qui vient du romantisme allemand. Dans les régions rurales, c’est cette notion qui prévaut. Dans les zones urbaines, c’est la notion de société. La communauté est un organisme créé par le travail de Dieu et de la nature. La société est un mécanisme créé par les hommes. Un organisme attire ceux qui veulent s’imprégner de ses valeurs, en l’occurrence ceux qui veulent vivre la réalité des villages», décrypte-t-il. C’est en quelque sorte la Suisse d’Albert Anker, si chère à Christoph Blocher, contre celle de Jean Tinguely et de Bernhard Luginbühl.

En d’autres termes, le développement des régions périurbaines est le résultat d’une attirance pour les valeurs qui caractérisent les petites communautés. Les gens qui quittent les villes pour s’y établir en adoptent progressivement les caractéristiques.

L’esprit des communautés villageoises existe également en Suisse romande. Jérôme Cosandey pense que leurs meilleures représentantes sont les Jeunesses rurales. Cet esprit communautaire s’est sans doute traduit dans l’acceptation de l’initiative de l’UDC dans certaines régions agricoles, comme la Broye vaudoise et fribourgeoise. «La dichotomie ­ville-campagne reste cependant plus petite en Suisse romande», postule Josef Lang.

Toutefois, et cela explique la différence de perception de l’Europe et de l’étranger, les Romands ont davantage l’habitude de fréquenter de «grands ensembles», le premier étant la Suisse alémanique elle-même. Ils ont moins peur de s’y ­frotter. Leur rapport à la France et à l’Etat est différent du rapport des Alémaniques à l’Etat et à l’Allemagne. Dans la préface de La Suisse aux quatre langues (1982), le journaliste Claude Torracinta évoquait «le sentiment qu’a chaque Romand d’appartenir à une grande communauté francophone perçue comme une garantie culturelle qui lui permet de faire face au poids économique et politique du «triangle d’or» alémanique».

Depuis le vote de 1992 sur l’EEE, on observe ainsi un clair glissement du fossé Suisse romande - Suisse alémanique vers une division ville-campagne. Professeur à l’Université de Genève, René Schwok avait à l’époque étudié le clivage entre Romands et Alémaniques par rapport à l’intégration européenne. Alors que certains se demandaient si la Suisse n’allait pas éclater, il a disséqué dans un article les différences de perception de la question européenne des deux côtés de la Sarine.

Il confirmait ainsi que, minori­taires, les Romands éprouvaient «un désir profond de se débarrasser d’un carcan alémanique jugé parfois trop pesant». «Risquons l’hypothèse que l’idée européenne a été perçue comme un exutoire à certaines frustrations de minoritaires, tout en permettant de retrouver les mythes helvétiques à travers une Europe idéalisée», écrivait-il après le vote sur l’EEE.

Vingt ans plus tard, cette thèse est-elle toujours d’actualité? «Je ne le pense pas. La transe pro-européenne romande comme la transe anti-européenne alémanique de 1992 n’existent plus. La configuration des peurs a changé. La crainte de l’étranger reste forte dans certaines régions alémaniques. Cela a quelque chose d’identitaire et vient effectivement du romantisme allemand. Le vote de dimanche portait d’ailleurs davantage sur l’immigration que sur l’Europe», répond-il.

Ce qui, de ses observations de 1992, reste vivace est le «paradoxe qui veut que ceux qui possèdent le moins de pouvoir en Suisse allemande s’attachent le plus à l’indépendance, à la souveraineté, à la neutralité.» Or, ces régions campagnardes, relève René Schwok au­jour­d’hui, «se sont urbanisées». Leur pouvoir s’est renforcé par le fait que, ajoute Josef Lang, les gens qui quittent les villes pour s’établir dans les villages et cités de périphérie se mettent à voter comme eux.

L’Union des villes suisses (UVS) s’en inquiète. Elle a publié vendredi une liste détaillée des votes de toutes les villes du pays. Elle relève que 64,2% des votants des dix plus ­grandes d’entre elles ont refusé ­l’initiative de l’UDC et que, au total, «les villes suisses ont rejeté le texte par 55,7% des voix – 55,1% en Suisse ­alémanique et 60,7% en Suisse romande.»

Toutefois, nombre de villes de taille moyenne, toutes alémaniques et tessinoises, ont approuvé la proposition restrictive de l’UDC. Parmi elles, Brigue (52,8%), Granges (61,4%), Interlaken (52,7%), Kloten (59,3%), Lyss (52,2%), Schaffhouse (51,2%), Thoune (51,6%). «Elles constituent des agglomérations urbanisées, mais qui sont très imprégnées d’une mentalité villageoise lorsqu’elles ont le sentiment que l’identité est en jeu. En revanche, les villes restent immunisées, car elles n’ont pas le sentiment de faire face à une menace de changement identitaire», diagnostique Josef Lang.

Le différentiel est cependant suffisamment fort pour que l’UVS fasse part de ses inquiétudes au Conseil fédéral. Elle a envoyé vendredi une lettre cosignée par dix maires, dont Daniel Brélaz (Lausanne), Sandrine Salerno (Genève), Erich Fehr (Bienne), Corine Mauch (Zurich), Guy Morin (Bâle-Ville) et Alexander Tschäppät (Berne). «Les villes sont des moteurs économiques, des centres de recherche et de formation et des lieux de vie culturelle. Il importe que leurs intérêts soient pris en compte. Leur prospérité et celle de tout le pays sont menacées», avertissent les dix syndics. «Un fossé sépare les centres et les communes plutôt rurales, mais surtout la Suisse romande et la Suisse alémanique. Nous vous prions de veiller à la ­cohésion du pays et à son intérêt global lors de la mise en œuvre de l’initiative», implorent-ils le Conseil fédéral.

Cette réaction est aussi une réponse à Christoph Blocher qui, après avoir critiqué la «conscience nationale» des Romands, s’en est pris aux villes dans le Tages-Anzeiger. «Elles veulent, comme le PS, adhérer à l’Union européenne», déclare-t-il sans apporter le moindre début de preuve de son affirmation.

L’appel de l’UVS s’adresse également aux milieux économiques ­alémaniques, plus frileux que les ­romands sur le thème des relations avec l’UE et dont la campagne, qui s’est enracinée dans des arbres symbolisant la prospérité, est passée à côté des craintes exprimées par les «nostalgiques des villages», qu’ils soient authentiquement campagnards ou périurbains.

La révolte des villes est aussi une réponse à Christoph Blocher, qui s’en est également pris à elles

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