Libre circulation

L’immigration européenne au plus bas depuis dix ans

Il faut remonter à 2006 pour trouver un solde migratoire aussi faible avec l’UE. Le franc fort et la reprise économique de certains pays conjuguent leurs effets

Après la surchauffe de la dernière décennie, la libre circulation des personnes vers le marché suisse du travail se calme. Il faut même remonter à 2006 pour trouver une immigration provenant des pays européens aussi basse que celle de l’année 2016, a indiqué mardi le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) dans le 13e rapport de l’Observatoire sur la libre circulation des personnes.

La libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne (UE) a été introduite en 2002. Depuis lors, la majorité de cette période a été marquée par des excédents migratoires très élevés, qui ont atteint leur sommet en 2013. Depuis, un recul marqué se dessine.

En 2016, le solde migratoire avec l’UE des Vingt-Huit et l’AELE s’est élevé à 35 000 personnes. Soit une diminution de 27% par rapport à 2015 et de près de 50% par rapport au record de 2013. Le solde migratoire total, incluant tous les autres pays, se monte à 56 300 personnes, ce qui est nettement inférieur à la moyenne à long terme. Avant la votation de 2014, les partisans de l’initiative «Contre l’immigration de masse» agitaient comme argument le solde migratoire de 80 000 personnes, habituel à l’époque.

Même si le PIB de la Suisse s’est redressé en 2016, après l’affaiblissement conjoncturel de 2015, le marché du travail reste marqué par le franc fort, indique le rapport de l’Observatoire comme première explication à cette situation. A cela s’ajoute que le chômage est en fort recul dans trois pays qui jouent un rôle majeur dans l’immigration: l’Espagne, le Portugal et l’Allemagne.

Frontaliers toujours plus nombreux

Ce refroidissement général subit des variations importantes selon les régions d’origine, traduisant la situation hétérogène sur le marché du travail européen. Le solde migratoire est en baisse notable pour les Portugais (–72%), les Espagnols (–41%) et les Allemands (–36%). Tous ces pays jouissent d’une reprise conjoncturelle en cours de consolidation.

Pour la France et l’Italie, dont le niveau conjoncturel reste durablement terne, pour reprendre le terme du Seco, la baisse est nettement moindre. Elle est de 26% pour les Français et de 14% pour les Italiens. Les frontaliers issus de ces deux pays, eux, continuent de voir leurs rangs grossir. Au 4e trimestre 2016, le total de frontaliers français se montait à 175 000 (+4,1% par rapport à la même période de 2015) et 71 900 (+3,3%) pour les Italiens.

Bond roumain et bulgare

L’immigration nette des pays de l’Est européen a également reculé (–26%), avec deux notables exceptions, celles de la Roumanie et de la Bulgarie. L’immigration nette issue de ces deux pays a fait un bond de 126% en 2016. Ces deux pays bénéficient depuis le 1er juin 2016 de la libre circulation illimitée, après les restrictions des premières années. Un effet d’ouverture temporaire, suppose le rapport. Sans attendre une confirmation, le Conseil fédéral a activé en mai dernier la clause de sauvegarde et limité de nouveau les permis B des Bulgares et des Roumains, jusqu’au 31 mai 2018 pour l’instant.

A l’heure actuelle, les immigrés de l’UE représentent 11,6% de l’ensemble des actifs en Suisse. Ils se répartissent de manière inégale dans les grandes régions de Suisse. C’est au Tessin qu’ils sont le plus fortement représentés: 18,1%. Vient ensuite la région lémanique: 16,7%. Dans ces deux régions, l’emploi frontalier pèse un poids majeur: 27% de la population active au Tessin, 13% dans la région lémanique.

Depuis la fin de 2016, on constate une détente progressive sur le marché du travail suisse. Aucun recul de l’immigration n’a été constaté et les données des quatre premiers mois de 2017 restent stables par rapport à la même période de l’an dernier.

Le souci du travail temporaire

La présentation des chiffres 2016 coïncide avec les quinze ans de la libre circulation des personnes Suisse-UE, dont le Seco ainsi que les partenaires sociaux ont tiré mardi un bilan positif. Depuis 2002, le degré de qualification des immigrants n’a cessé d’augmenter, souligne Roland Müller, de l’Union patronale suisse. 57% d’entre eux arrivent aujourd’hui avec une formation tertiaire, contre 27% seulement au début. Le taux d’occupation de la main-d’œuvre indigène a augmenté, tout comme celui des femmes.

Premier secrétaire de l’Union syndicale suisse (USS), Daniel Lampart n’en constate pas moins une pression sur les salaires dans les secteurs non conventionnés. Par ailleurs, il souligne une inquiétude croissante des syndicats: la part de plus en plus importante prise sur le marché de l’emploi par les agences de travail temporaire. Celles-ci peuvent placer des frontaliers et des résidents de courte durée, l’autorisation de séjour durable n’étant plus requise. La part du travail temporaire dans le volume total de l’emploi a été multipliée par quatre en vingt ans.


Et si l’on supprimait la libre circulation?

La question n’est pas complètement théorique dans la perspective de la nouvelle initiative que les milieux nationalistes entendent lancer pour attaquer frontalement l’accord bilatéral en la matière. Le Seco a demandé à deux bureaux d’études (Ecoplan et BAK Basel) de travailler de manière prospective et de modéliser le scénario «effets jusqu’en 2035 d’un abandon des bilatérales dès 2018».

Partant d’une même hypothèse de base, selon laquelle l’immigration nette diminuerait de 12 500 personnes par an, les deux études prédisent des répercussions très négatives pour l’économie suisse. L’activité économique serait réduite de 4,9% selon la première, de 7,1% selon la seconde. Le niveau de bien-être par habitant diminuerait de 1,5% selon l’une, de 3,9% selon l’autre. Cumulée jusqu’en 2035, la perte totale se situerait entre 460 et 630 milliards de francs, soit un ordre de grandeur proche du PIB suisse actuel. Les études prennent en compte tout le paquet des bilatérales 1 et pas seulement l’effet de l’accord sur la libre circulation des personnes.

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