«Y a-t-il trop d’étrangers en France?» C’est la question posée par le journaliste David Pujadas qui a mis François Hollande dans l’embarras. Le candidat à la présidentielle française aurait peut-être pu s’inspirer des réflexions de sa camarade socialiste suisse Simonetta Sommaruga lors du Forum européen de Lucerne. «Non», a répondu la ministre suisse de la Justice, la question n’est pas celle du nombre, c’est celle de l’intégration, de l’emploi, de la répartition géographique de la population étrangère et des nouveaux immigrants. C’est, en Suisse, une question de fédéralisme, car l’immigration se concentre uniquement dans quelques grandes villes.

Disons tout de suite que si la Suisse, avec 1,8 million d’étrangers sur bientôt 8 millions d’habitants, est l’un des pays d’Europe qui présente le plus fort taux de population étrangère (22,4%), la comparaison avec la situation française est impossible. La croissance démographique de la Suisse, qui est de 1% en moyenne, contre 0,5% en France, est due à 80% à l’immigration.

Mais celle-ci est d’abord le fait d’Européens, Italiens en majorité, Allemands depuis quelques années, Portugais et Français, mais aussi Turcs, ressortissants des Balkans, etc. En raison de la politique de naturalisation restrictive, on trouve aussi en Suisse une forte proportion d’immigrés de la deuxième, voire de la troisième, génération.

De plus, l’immigration en Suisse est diverse, explique Simonetta Sommaruga. C’est aussi bien celle de grands managers venus en Suisse pour quelques années avant de repartir en Asie ou aux Etats-Unis que celle de médecins allemands, d’infirmières françaises, d’informaticiens polonais ou de travailleurs d’Europe de l’Est ou du Portugal engagés dans l’agriculture. Tous sont attirés par une chose: le travail. Les demandeurs d’asile, souvent pris pour cible, ne représentent que 2 à 4% des quelque 220 000 immigrants en moyenne chaque année.

Les problèmes auxquels la Suisse est confrontée ne sont pas ceux du chômage des jeunes, de la violence des «quartiers», du communautarisme, de la burqa. Ce sont des problèmes de pays riche: la trop forte concentration de hauts revenus dans quelques villes comme Zurich, Genève ou Lausanne, l’explosion des prix de l’immobilier, la pression sur les infrastructures ou la sous-enchère salariale. Mais aussi et surtout la crainte d’une perte d’identité et d’un métissage des cultures.

La pression migratoire sur les villes influence désormais largement le débat politique en Suisse, à l’UDC comme au Parti socialiste. Mais cette pression est inégale selon les régions. Si l’on trouve plus de 30% d’étrangers dans les grands centres de Zurich, Bâle, Genève ou Lausanne, certaines régions comme la Suisse centrale, l’Arc jurassien, sont nettement en dessous de la moyenne suisse.

Il y a donc un problème de répartition de l’immigration, pas un problème de place. «Allons-nous transformer la Suisse en un grand Monaco? Allons-nous réaliser des zones spéciales pour les privilégiés et les expatriés à fort revenu?» voilà les questions que pose Simonetta Sommaruga. Nous n’en sommes en fait pas loin, puisque à Zoug, ou au nord du canton de Schwyz voire à Verbier, les gens du lieu ne parviennent plus à se loger à des prix raisonnables.

C’est une question d’aménagement du territoire, de concurrence fiscale entre les cantons, d’infrastructures de transports et de création d’emplois. Autant de problèmes que chaque canton n’aborde que pour lui-même, sans concertation avec ses voisins.

Alors qu’il faudrait pouvoir poser ces questions de manière plus large, à l’échelon romand, à celui du nord-ouest de la Suisse ou du Plateau, voire au niveau national. Cela suppose une remise à plat de la souveraineté des cantons en matière fiscale ou d’aménagement du territoire. Pourquoi quelques grandes villes devraient-elles s’asphyxier sous le poids de l’explosion démographique alors que d’autres régions souffrent d’un manque de densification urbaine à cause de l’absence d’infrastructures, du poids de leurs impôts? La forte immigration pourrait être l’occasion de revoir le fédéralisme pour mieux répartir chances et charges entre les cantons.