Le motif officiel est noble mais peine à convaincre! Après n'en avoir fait qu'à sa tête pour satisfaire ses ambitions, Pierre Kohler annonce, sans crier gare, qu'il quittera le Conseil national à la fin de l'année après un seul mandat. Pour permettre à son épouse d'augmenter son temps de travail. Lui gardera les enfants, une fille de 12 ans et un fils de 6. «C'est bien de défendre la famille, mais le mieux, c'est d'agir», a-t-il confié au Quotidien jurassien, à qui il a «offert» en primeur l'information - avant les instances de son parti -, comme lors de l'annonce de son retrait du gouvernement en été 2001.

Et qu'il ne vienne à l'esprit de personne, prévient Pierre Kohler, de faire un lien entre l'annonce de son retrait et le «Juragate», l'affaire de la tumultueuse répartition des départements au gouvernement en décembre, où il aurait tiré des ficelles pour priver Laurent Schaffter de l'Environnement et de l'équipement.

Oui, reconnaît-il, il a bien reçu chez lui, avant la séance constitutive du Conseil d'Etat, les trois nouveaux ministres, Michel Probst, Charles Juillard et Philippe Receveur. Oui, à l'issue de cette réunion, il était acquis que les trois nouveaux opéreraient un putsch. Mais Pierre Kohler jure ses grands dieux qu'il n'est pas l'auteur des courriels qui ont usurpé l'identité de Laurent Schaffter. «C'est une histoire de fous, dit-il au Quotidien jurassien. Je n'y suis pour rien.»

Décision du juge attendue

Hasard de calendrier, l'annonce de quitter la politique intervient alors que l'affaire des e-mails falsifiés resurgit. Le juge d'instruction bernois rendra ses conclusions la semaine prochaine. Les soupçons pesant sur Pierre Kohler, qui avait des raisons familiales d'en vouloir à Laurent Schaffter (le ministre a fait appliquer une norme légale défavorable au frère paysan de Pierre Kohler), se sont encore amplifiés. Il est établi que les courriels ont été envoyés du Palais fédéral, où ne siègent que quatre Jurassiens. Par la suite, quelqu'un a encore accédé à la messagerie usurpée, le juge le confirme. La connexion serait partie de Delémont, où réside et travaille Pierre Kohler.

A trop jouer avec le feu, celui qui fut, à 29 ans en 1993, le plus jeune conseiller d'Etat de Suisse, s'est peut-être brûlé les doigts. Il a exécuté la pirouette de trop, après une longue liste de coups d'éclats flirtant avec l'éthique et la légalité.

Qu'a-t-on retenu des neuf ans de Pierre Kohler au gouvernement jurassien? Sa promesse non tenue de diminuer le salaire des ministres. L'introduction de bouquetins sans autorisation. Des fuites au Quotidien jurassien pour discréditer ceux qui se mettaient en travers de sa route. Le mélange des rôles, lorsqu'il fut prince de Carnaval.

Pierre Kohler entretient en permanence sa gloriole. A 20 ans, il casse sa tirelire en public pour renflouer la trésorerie de sa ville de Delémont. En 1993, il se fait élire au gouvernement contre l'avis de son parti qui avait déjà deux ministres. Alors qu'il justifie, aujourd'hui, l'annonce tardive de son renoncement au parlement fédéral «pour ne pas perdre de poids au Conseil national» - il prétend avoir pris sa décision en septembre -, il n'avait pas craint d'avertir, en été 2001, seize mois avant la fin de la législature, qu'il quitterait le gouvernement. S'autoproclamant candidat au Conseil des Etats.

Un bon conseiller national

Si son bilan au gouvernement laisse à désirer, le trublion Pierre Kohler est devenu un parlementaire fédéral très actif. Après un bref séjour en Chine début 2003, il avait fait des pieds et des mains pour être élu à Berne. Quand bien même son parti ne lui avait pas prévu de place, voulant offrir le siège démocrate-chrétien aux Etats à une femme, Madeleine Amgwerd (candidate, elle, à un nouveau mandat), et faire réélire au National le sortant, François Lachat.

Pierre Kohler a su s'imposer et cravacher en coulisse pour éjecter François Lachat. Opération réussie. En quatre ans à Berne il a obtenu plusieurs succès, dont les investissements ferroviaires pour relier le Jura au réseau TGV. Il a su rebondir sur les sujets d'actualité, en première ligne dans le combat de «la Boillat» à Reconvilier, en réclamant l'interdiction des chiens dangereux. Usant de sa bonhomie, omniprésent dans les médias populaires, il s'est bâti une image. Renforcée par l'organisation magistrale d'une expédition de Miss chinoises en Suisse romande.

Administrateur d'entreprises qui lui appartiennent lorsqu'il ne fait pas de politique (l'une de champignons, une autre d'insémination artificielle, une de construction et une immobilière), Pierre Kohler sert en permanence sa notoriété.

Et là, abruptement, à 43 ans, il jette l'éponge. Pris dans une tourmente à laquelle il jure être étranger. Mais sans se défendre avec la dernière des énergies, comme il avait pu le faire par le passé, lorsque son honneur ou sa famille ont pu être touchés.

Il dit se retirer pour favoriser la carrière professionnelle de sa femme. Résolution prétexte? Puisqu'il ne peut se résoudre à disparaître, s'imaginant déjà ressortir de sa boîte dans quatre ou huit ans pour accéder alors au Conseil des Etats.

La trajectoire de l'ambitieux et imprévisible Pierre Kohler connaît ici un coup d'arrêt qui s'explique difficilement. Le PDC-Jura prend acte, a priori sans état d'âme, peut-être débarrassé d'un fardeau si Pierre Kohler ne devait pas être blanchi. La voie vers le National s'ouvre pour un autre ancien ministre, Gérald Schaller.