Valais

L’impuissance suisse face à la fermeture du tunnel du Grand-Saint-Bernard

Le tunnel qui relie le Val d’Aoste et le Valais sera fermé au moins jusqu’au 15 janvier. Les Suisses sont désarmés face aux problèmes qui minent la société d’exploitation italienne. Dans les médias transalpins, l’affaire tourne à la polémique sur l’entretien des infrastructures

Au plafond, des poutrelles rouillées s’alignent, parallèles et espacées de quelques centimètres. Plus loin, le système de ventilation semble comme dénudé. C’est ici, sur le sol italien, qu’une poutrelle de 300 kilos s’est effondrée sur la route du tunnel du Grand-Saint-Bernard, le 21 septembre dernier. Les images des caméras de surveillance impressionnent. L’accident survient quelques secondes avant l’arrivée d’une voiture. Pour Olivier Français, qui préside la société d’exploitation suisse de l’ouvrage, TGSB, «cet événement n’a jamais été anticipé». Le directeur Fabrice Vouilloz acquiesce: «Cette affaire laissera des traces.»

Le tunnel est fermé depuis près de deux mois et les travaux n’ont pas débuté. D’abord annoncée pour le 8 octobre, puis agendée au 30 novembre, la réouverture est aujourd’hui planifiée pour le 15 janvier, avec beaucoup de précautions. Face à la presse, Olivier Français et Fabrice Vouilloz semblent embarrassés. TGSB reste impuissante face aux problèmes qui minent Sitrasb, la société d’exploitation italienne de l’ouvrage. Le 31 octobre, un peu plus de deux ans après son entrée en fonction, le président Omar Vittone démissionnait en dénonçant des «jeux politiques et des attaques injustifiées» dirigées contre lui.

Polémique en Italie

La nomination de cet ancien espion passé par l’Irak et l’Afghanistan avait agité le Conseil régional du Val d’Aoste. Elle coïncide avec une dégradation des relations entre les deux sociétés d’exploitation. En Italie, l’affaire tourne désormais à la polémique. Dans les jours qui ont suivi l’effondrement de la poutrelle, Omar Vittone déclarait à La Stampa: «Les entretiens n’ont pas été exécutés pendant quinze ans.» Peu après, son prédécesseur Ugo Voyat lui répondait: «Ces affirmations sont fausses et je me suis adressé à mon avocat. Nous avons toujours soigné l’entretien.»

Quand un élément de la structure cède, il est difficile de cacher qu’il y a un problème d’entretien

Respectivement responsable technique de Sitrasb et président du gouvernement valdôtain, Eloi Savin et Laurent Viérin n’ont pas répondu aux sollicitations du Temps. Pour Olivier Français, «quand un élément de la structure cède, il est difficile de cacher qu’il y a un problème d’entretien». Il insiste: «Je garde mes états d’âme pour moi et je n’ai pas à être fâché. Je me concentre sur ce que je peux faire pour garantir l’exploitation du tunnel en toute sécurité et le plus rapidement possible.»

Le cancer du béton

Dans les jours qui ont suivi l’effondrement de la poutrelle, les experts suisses ont rapidement proposé des solutions à leurs homologues italiens. Un mois plus tard, Sitrasb a avancé son propre mode opératoire. Il bénéficie d’un préavis positif de l’agent chargé de l’application de la Directive européenne sur la sécurité dans les tunnels depuis le 31 octobre. Pour Fabrice Vouilloz, «il est forcément complexe de travailler avec deux législations différentes».

Selon la RTS, l’appel d’offres n’a pas encore été publié et il faudra plusieurs semaines avant qu’une entreprise ne soit désignée. Ces derniers jours, malgré leur insistance, Fabrice Vouilloz et Olivier Français n’ont plus vraiment pu obtenir d’informations de Sitrasb. Ce jeudi, ils ont été informés que le chantier sera bientôt attribué et que le début des travaux est «imminent».

Les infrastructures du tunnel du Grand-Saint-Bernard ont été bâties dans les années 1960, par deux sociétés différentes. Si les Suisses ont choisi une dalle de béton armé, les Italiens ont préféré des poutrelles préfabriquées avec des aciers précontraints. Fabrice Vouilloz décrit le «cancer» qui ronge l’ouvrage: «La carbonatation du béton et les infiltrations d’eau ont provoqué une corrosion des aciers.»

Deux vallées souffrent

Les premiers travaux devraient durer entre trente et quarante jours, et pourraient coûter jusqu’à 1,5 million de francs. Sitrasb assumera ces coûts. La société devra démolir et reconstruire la dalle de ventilation sur une longueur de 127 mètres. Provisoirement, elle devra aussi renforcer les poutrelles sur 1500 mètres et pour deux ans, le temps d’élaborer un projet plus ambitieux. Selon plusieurs médias italiens, l’ingénieur Silvano Meroi succédera à Omar Vittone.

Il faut se poser la question de la pérennité d’un modèle qui montre aujourd’hui ses limites

La route du Grand-Saint-Bernard deviendra nationale en 2020 et la concession d’exploitation octroyée aux deux sociétés par l’Etat du Valais doit prendre fin en 2034. Pour le chef du Service valaisan de la mobilité, Vincent Pellissier, «sur un axe international important pour la Suisse, il faut se poser la question de la pérennité d’un modèle qui montre aujourd’hui ses limites».

Depuis le 4 novembre et la fermeture hivernale de la route du col du Grand-Saint-Bernard, les vallées d’Entremont et d’Aoste ne sont plus reliées. Privées d’un peu plus de 2000 véhicules par jour, les deux sociétés devront se passer de 6 millions de francs de recettes jusqu’au 15 janvier. La situation semble particulièrement pénible pour la centaine de travailleurs frontaliers domiciliés dans la Val d’Aoste. Pour Olivier Français, «c’est plus dur à vivre pour les Italiens que pour nous». Fabrice Vouilloz soupire: «Les économies de deux vallées dépendent du tunnel.»

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