C'étaient des bancs d'école, de vieux bancs à rabat et encrier incorporé. Dans la chambre attenante au dépôt où le feu a pris dans les anciennes casernes d'Yverdon, les bureaux assortis de petites chaises tiennent à peine debout sur leurs squelettes d'acier au milieu des gravats et de la suie. Comme figés devant un mur calciné où l'on ne mettra jamais de tableau noir. Dans cette salle devaient être scolarisés dès l'automne les quelques enfants venus parmi les 120 réfugiés kosovars que l'Etat de Vaud s'apprêtait à héberger à Yverdon depuis le 15 août. Les bancs avaient été récupérés d'une commune vaudoise qui disait ne pas avoir les moyens de s'en débarrasser.

Lundi soir, le centre était déjà prêt pour recevoir les requérants: des dizaines de cartons de matériel (50 mètres cubes), tout ce dont les familles auraient eu besoin pour cuisiner et faire leurs lits, avaient été rassemblés dans l'une des grandes salles du rez-de-chaussée du troisième bâtiment des anciennes casernes d'Yverdon. Le personnel de la Fondation vaudoise d'aide aux réfugiés (Fareas) avait quitté les lieux après 17 h, fermant portes et fenêtres. Dans la nuit de lundi à mardi, vers 2 h 30, une épaisse fumée et des lueurs s'échappant de l'aile gauche du bâtiment ont réveillé les voisins. Qui ont donné l'alarme. La trentaine de pompiers d'Yverdon a rapidement maîtrisé le sinistre. Le feu a pris au rez-de-chaussée, au milieu des cartons de couvertures, draps et casseroles. Le dépôt et la salle de classe ont été détruits. Les flammes ont mangé la façade et percé le toit. Les portes intérieures étant ouvertes, la suie s'est répandue dans tout le bâtiment. L'aile endommagée est inhabitable. Le canton et la Fareas étudient la possibilité d'accueillir malgré tout des réfugiés dans l'autre partie du bâtiment, le trou béant de l'incendie en guise de bienvenue.

Hier soir, l'hypothèse d'un acte criminel n'était pas confirmée. Mais selon les enquêteurs, le dépôt où le feu a pris ne contenait aucune matière spontanément inflammable et l'incendie n'est pas dû à un court-circuit. Aucune trace d'effraction n'a été relevée, mais les nombreuses fenêtres et portes vitrées du rez-de-chaussée avaient déjà volé en éclats sous l'effet de la chaleur quand les pompiers sont intervenus dans la nuit. Une enquête a été ouverte par le juge d'instruction du Nord vaudois. Ce serait le second attentat contre un centre de requérants d'asile dans le canton de Vaud, après celui de Chavannes-près-Renens le 5 juillet dernier.

En décidant l'ouverture d'un centre de premier accueil à Yverdon, la Fareas et le canton devaient savoir qu'ils tentaient le diable. Visant d'abord les communes à moins de 0,5% de requérants d'asile depuis le début de l'afflux de réfugiés pour des abris provisoires, le canton avait, dans un premier temps, renoncé à l'ouverture du centre d'Yverdon, ville qui compte déjà 4,7% de requérants. Invoquant l'urgence, il était revenu ce mois sur sa décision. Il faut dire que l'infrastructure était commode. «C'était le meilleur centre que l'on n'a jamais connu», reconnaît un employé: propriétés de l'Etat, les anciennes casernes d'Yverdon, situées au centre-ville et comportant de vastes chambres, étaient inoccupées depuis fin 1998. Surtout, le bâtiment yverdonnois est le seul objet en surface disponible actuellement dans le canton.

Des tensions dans la rue

Mais l'environnement n'était pas des plus accueillants. Convoquant une conférence de presse mercredi dernier, le syndic Olivier Kernen avait souligné que la municipalité donnait son accord pour des raisons humanitaires. «Mais ce n'est pas de gaieté de cœur que l'on fait notre devoir. En matière d'accueil, Yverdon a déjà donné», précisait-il. Le syndic remarquait que non seulement 1020 requérants logent déjà dans la commune, souvent au bénéfice du regroupement familial, mais aussi les demandeurs d'asile situés à Sainte-Croix descendent régulièrement à Yverdon. Il soulignait la forte proportion d'étrangers dans la population (30%) et les tensions qu'il y ressentait: «Pas dans le courrier des lecteurs des journaux, plutôt dans la rue.» Une importante communauté serbe, environ 200 familles, habite dans la capitale du Nord vaudois. Le secrétaire du club culturel serbe Sloga, ouvert à Yverdon il y a bientôt sept ans, se bornait hier soir à déplorer l'incendie du centre. Malgré les susceptibilités d'une population craintive, aucune séance publique d'information sur l'ouverture du centre n'a été prévue, sous prétexte qu'on était en période de vacances.

Surveillance renforcée

Hier, le syndic était choqué par l'incendie probablement criminel, qualifiant l'acte d'«imbécillité redoutable». Mais il se refusait de considérer l'implantation de ce centre comme une provocation: «L'Etat et la Fareas font ce qu'ils peuvent pour trouver des solutions. J'aurais voulu que l'attitude humanitaire de la municipalité d'Yverdon serve d'exemple à d'autres communes vaudoises. Nous ne changerons pas d'avis sur la nécessité d'accueillir des réfugiés à Yverdon.»

Bernard Brodard, directeur adjoint de la Fareas, estime que l'ambiance à Yverdon n'était pas incompatible avec l'ouverture d'un centre de premier accueil: «Les contacts avec la municipalité étaient plus cordiaux qu'à Chavannes», précise-t-il. Mais malgré les craintes de la population, aucun système d'alarme et aucune sécurité n'avaient été prévus aux abords du centre. Les choses vont changer: dans un communiqué commun, le Conseil d'Etat et la Fareas annonçaient hier que la surveillance allait être renforcée aux abords des centres avant même leur ouverture. Deux options sont déjà retenues: assurer portes et grillages et confier à un veilleur ou à une société privée une veille active de nuit. Le Conseil d'Etat précise que «les incendies de Chavannes et d'Yverdon ne modifient ni ses obligations à l'égard de l'Office fédéral des réfugiés, ni sa volonté de pratiquer une politique d'accueil à la fois ouverte et réaliste». Les abris PC continueront d'être ouverts en fonction des besoins. Bernard Brodard serait profondément indigné si l'acte se révélait être criminel.

Le Conseil d'Etat et la Fareas regrettaient hier de voir ainsi compromis l'accueil de réfugiés de la violence dans un bâtiment en surface. Ils s'étaient réjouis de pouvoir «offrir ce lieu de vie qui correspondait à l'accueil digne et humain que le gouvernement entend réserver à ces gens chassés de chez eux par la guerre et ses conséquences».