Fait exceptionnel. Dans le cadre d'un procès qui apparaît en filigrane de ceux de Paul Grossrieder, ancien chef de la brigade des stupéfiants, ainsi que du commandant de la police cantonale, Pierre Nidegger, et qui ont agité la police et la justice fribourgeoises l'an dernier, défense et accusation sont tombées d'accord sur les graves erreurs commises par la police et les pressions incompréhensibles de l'instruction judiciaire.

Jugée lundi, plus de sept ans après les faits, cette affaire débute samedi 10 juillet 1993 à 18 heures, par l'incendie d'un salon de beauté en ville de Fribourg. Les nombreux policiers dépêchés sur place concluent rapidement à un incendie accidentel, alors que tout porte à croire, sur la base d'une expertise réalisée en 1998 sur demande du juge Patrick Lamon, que l'incendie est d'origine criminelle.

L'affaire met en lumière, une nouvelle fois, les relations troubles entre certains policiers et le milieu de la prostitution et de la petite délinquance fribourgeoises. Comme dans les procès précédents, la justice, égarée par des déclarations fracassantes retirées quelques semaines ou quelques mois plus tard, démunie de preuves solides, doit se résigner à acquitter au bénéfice du doute.

Le contexte de l'incendie du salon de beauté, fait de jeux d'ombres et de lumières, de vrais mensonges opposés à de fausses contrevérités, est exactement celui qui éclatera au grand jour, en mars 1998, lors de l'arrestation de Paul Grossrieder, et de son collègue Albert Perler, ancien sous-chef de la brigade judiciaire, devenu responsable de l'entraînement des chiens policiers.

D, tenancière de salons de beauté et prostituée, indirectement mêlée aux affaires de la justice et de la police, a été jugée lundi par le Tribunal pénal de la Sarine. Reconnue notamment coupable de vol et d'escroquerie pour avoir astucieusement profité de cartes de crédits dérobées, elle écope d'une peine de 8 mois de prison avec sursis durant cinq ans, qui vient s'ajouter à une condamnation précédente de 10 mois avec sursis.

D, et c'est là l'essentiel, a cependant été acquittée, faute de preuves, de toute participation, directe ou indirecte, à l'incendie de l'un de ses salons de beauté. Elle a touché 104 000 francs de la compagnie d'assurance, malgré la méfiance de l'un des responsables du sinistre, qui affirme avoir subi des pressions d'un policier pour procéder rapidement au versement. Le policier, frère d'un tenancier de bar fréquenté par des prostituées, accusé d'entrave à l'action pénale suite à de forts soupçons de falsification du rapport de police sur l'incendie, a été blanchi. Mis au bénéfice d'un non-lieu, il a obtenu 30 000 francs de dommages et intérêts.

D n'est pas une délinquante ordinaire. Tantôt informatrice de la police, tantôt prostituée, à l'occasion dénonciatrice de Paul Grossrieder, elle a également passé plus de 6 mois en détention préventive sur ordre du juge Lamon qui pensait pouvoir, grâce à elle, démanteler un réseau d'influences au sein de la police.

«Rarement un incendie aura provoqué autant de fumée et si peu de flammes, souligne Marc Bugnon, substitut du procureur du canton de Fribourg. Cette affaire aura marqué par la lenteur et les errements de la police et de la justice».

Le défenseur de D est du même avis. «Vous êtes tributaires d'une enquête policière bâclée et d'une instruction judiciaire dirigée», lance-t-il aux juges du Tribunal de la Sarine.

Car on peut retourner les faits comme on veut. De deux choses l'une. Ou les nombreux policiers qui se sont occupés de cet incendie ont fait preuve de graves manquements professionnels en écartant d'emblée l'hypothèse de l'acte criminel malgré des indices accablants (difficultés financières de D, lettre antidatée, mise en congé troublante, disparition de preuves matérielles, méfiance de l'assurance, entrée en scène d'un ancien pyromane).

Ou, plus grave, une partie de la police était sous influence, comme tentait de le prouver le juge Patrick Lamon, qui a dû quitter ses fonctions. Cette thèse est notamment accréditée par certaines déclarations d'un assureur, et par l'aveu de D, retiré par la suite, de relations sexuelles avec un policier.

Dans ce contexte, nombreux sont les Fribourgeois à espérer que le prochain rapport de la juriste neuchâteloise Barbara Ott, commandé par le gouvernement, apporte enfin des réponses convaincantes à ces graves questions.