Sombre rebondissement dans l'affaire de l'incendie de la synagogue de Malagnou, à Genève. Alors que la piste accidentelle semblait privilégiée depuis le jour du sinistre, il y a une semaine, un communiqué du juge d'instruction a ramené brutalement vendredi aux premières craintes: «L'incendie est d'origine criminelle.» Ce qui fait de cet acte le plus grave qu'ait eu à subir la communauté juive genevoise. Lieu de culte et de rencontre de la communauté séfarade, la synagogue Hekhal Haness est la plus grande de Genève.

Pas de piste privilégiée

Selon le juge Michel Graber, les investigations de la police scientifique menées sur le site ont permis d'exclure les causes techniques ou accidentelles. Mais les enquêteurs ne disposent d'aucun élément désignant un suspect ou une motivation. Plusieurs témoins ont été entendus. A ce stade de l'enquête, toutes les pistes sont exploitées. Celle d'un acte de mouvances extrémistes n'est pas privilégiée, ajoute le communiqué.

Un mégot de cigarette a été trouvé à proximité du foyer de l'incendie. Un prélèvement ADN a été effectué sur cet indice. Mais les analyses en cours risquent d'être compromises: l'échantillon prélevé a souffert de la chaleur et des moyens utilisés par les pompiers pour la neutralisation de l'incendie.

Selon nos informations, le feu aurait pris à l'extérieur de la synagogue, et non pas dans le local d'entrée où se trouve une armoire électrique. Le lendemain de l'incendie, des chiens avaient été engagés, sans résultat.

La piste accidentelle étant écartée, une information judiciaire a été ouverte en fin de semaine. Si la police ne privilégie pas l'hypothèse d'un acte extrémiste, c'est en raison de l'absence de toute revendication ou de «signature» sur les lieux, des graffiti par exemple. Mais elle n'est pas écartée. L'acte d'un déséquilibré? De quelqu'un en voulant à un membre de la communauté? Tout est ouvert. L'inventaire des pyromanes fera partie des prochaines étapes de l'enquête policière.

«Nous sommes choqués, on ne peut être que très inquiet, relève Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation (Cicad). Mais, dans le doute, je ne parlerai pas encore d'acte antisémite.» La Cicad recense année après années des actes antisémites de toute gravité. Elle en a recensés 67 en 2006 pour la Suisse romande. Devant la synagogue de Malagnou, des croix gammées ont été dessinées l'hiver dernier sur des voitures aux vitres givrées.

Alfred Donath, le président de la Fédération des communautés israélites, n'a pas la même retenue. Sur les ondes de la Radio romande, il a estimé le caractère antisémite de l'acte «indéniable. Ceux qui l'ont commis n'ont pas visé la patinoire ou la gare», a-t-il dit, choqué par cet évènement qui rappelle de «douloureux souvenirs».

«Une forte charge émotionnelle»

Le rabbin François Garaï, président de la communauté israélite libérale souligne qu'il s'agit d'un grand choc pour la communauté juive mais aussi d'une atteinte à toute la société: «Une synagogue, c'est comme une église, on y passe les moments essentiels de la vie avec une forte charge émotionnelle.»

La synagogue Hekhal Haness, lieu de culte de la communauté séfarade, est la plus grande du canton, pouvant réunir plus d'un millier de personnes. Elle a été construite en 1972 grâce au mécénat du financier Nessim Gaon, 84 ans, qui avait été l'un des premiers à se rendre sur les lieux vendredi dernier. Son fils préside aujourd'hui le conseil de la synagogue.

Hier, au moment où tombait le communiqué du juge d'instruction, les fidèles étaient réunis dans le lieu de culte pour la cérémonie du vendredi soir. L'incendie était survenu une semaine plus tôt, vers 5h00 du matin, le jour de Chavouot, fête juive du don de la Torah. Le feu n'avait pas fait de blessés, mais les dégâts sont importants. L'incendie a complètement détruit l'entrée principale de l'édifice, tandis que l'eau et la fumée ont provoqué des dommages considérables.

Selon l'ATS, l'incendie de la synagogue de Malagnou à Genève est l'un des plus graves attentats antisémites perpétrés en Suisse depuis 2001. Un rabbin israélien de 70 ans avait alors été abattu dans la rue, à Zurich.

Alors qu'aucun incendie criminel contre des bâtiments juifs n'avait été perpétré dans le pays depuis au moins 25 ans, Lugano a vu sa synagogue ravagée par deux incendies et un magasin juif mis en feu en mars 2005. Le pyromane italien de 58 ans responsable n'avait toutefois pas agi par antisémitisme: il s'agissait d'un malade mental dont la peine a été suspendue au profit d'un traitement.