Tessin

L’infiltration mafieuse gangrène la construction tessinoise

Les syndicats tirent la sonnette d’alarme sur la concurrence déloyale qui mine le secteur de la construction. Sur le terrain, on craint que les entreprises honnêtes prennent un mauvais pli ou disparaissent, cédant le marché au crime organisé

Un concept de carte d’identification pour les ouvriers permettant de vérifier leur identité et leurs conditions de travail sur les chantiers. C’est ce qu’a présenté la Société suisse des entrepreneurs mercredi dernier, à Lugano, afin de lutter contre la concurrence déloyale.

«Un instrument de contrôle bienvenu qui facilitera le travail des inspecteurs», selon Paolo Locatelli, responsable de la construction au syndicat Organizzazione cristiano sociale ticinese (OCST). Le projet concerne toute la Suisse, mais c’est au Tessin qu’il sera d’abord testé.

Car la construction tessinoise, pilier de l’économie cantonale, est malade. «L’infiltration du crime organisé dans le secteur se fait sentir avec constance depuis quelques années et le phénomène est très préoccupant», affirme Paolo Locatelli. Une fois n’est pas coutume, même le chef de l’Association des polices communales du canton, Dimitri Bossalini, se déclarait «très inquiet» cet été, insistant pour que «des efforts plus concrets soient déployés contre cette plaie qui érode le tissu économique».

Pression sur le marché

La mafia incarne une concurrence déloyale en mesure de faire des offres imbattables grâce à ses moyens et ses méthodes. «Nous avons dénoncé à la magistrature des situations où il y avait clairement du caporalato, un système d’emploi illégal, propre à la mafia italienne où les travailleurs sont exploités», rapporte Paolo Locatelli. Le syndicaliste ajoute que s’il n’est pas seul à agir frauduleusement, le crime organisé exerce une pression sur tout le marché, favorisant les abus.

Depuis environ cinq ans, les sanctions dans la construction ont augmenté de façon notoire, soutient-il. Employés déclarés et rétribués à mi-temps, mais travaillant jusqu’à 50-55 heures par semaine, faisant fi des 40 heures contractuelles, certains dormant même sur le site; salaires versés en liquide pour éviter de laisser des traces; ouvriers à qui l’on dépose 4200 francs sur le compte bancaire et qui en restituent la moitié le lendemain au patron, sont autant de délits de plus en plus courants, également dénoncés par les confrères d’Unia.

Les appels d’offres, une priorité

Comme le souligne Nicolas Giannakopoulos, président de l’Observatoire du crime organisé à Genève, remporter les appels d’offres représente l’une des priorités de la mafia italienne – notamment la calabraise 'Ndrangheta, bien enracinée en Lombardie voisine, où par ailleurs, le secteur est stagnant – car la construction et l’immobilier sont propices au recyclage d’argent sale. Et ce d’autant plus depuis la fin du secret bancaire pour les étrangers.

Même s’ils ne sont pas toujours visibles, les Italiens et leurs capitaux sont de plus en plus présents dans la construction au Tessin, reconnaît un constructeur immobilier local qui préfère garder l’anonymat. Tous ne sont certes pas criminels, loin s’en faut, mais l’infiltration mafieuse dans le secteur est indubitable, assure-t-il. «Lorsque des entreprises sortant de nulle part offrent des prix trop bas pour être soutenables, c’est que des fonds d’origine douteuse sont en jeu.»

Matériaux défaillants et problèmes de sécurité

Actuellement, il existe un risque bien réel que les entreprises honnêtes disparaissent, laissant le marché aux organisations criminelles, ou encore qu’elles adoptent elles aussi des pratiques illicites pour survivre, craint l’entrepreneur. «Alors que je paie mes ouvriers 30 francs de l’heure sans compter les charges sociales, pour de nombreux projets, la main-d’œuvre au noir reçoit 10 euros de l’heure, voire moins. Qu’est-ce que je peux faire pour demeurer compétitif?»

Tous les moyens sont bons pour réduire les coûts et les économies ne se font pas que sur les salaires des travailleurs. Une architecte de Lugano affirme que la qualité des matériaux de construction employés sur plusieurs chantiers a drastiquement – et dangereusement – diminué ces dernières années.

«Les problèmes se manifestent une fois la construction terminée et la sécurité des usagers peut être gravement menacée.» Fenêtres, portes, parquets, salles de bains et cuisines, non conformes aux normes suisses, parfois de seconde main, sont importés d’Europe de l’Est ou de Chine, déplore-t-elle.

Sentiment anti-frontaliers renforcé

Dans certains cas, jusqu’à 15% de moins de fer que la quantité exigée par l’ingénieur sont utilisés pour la structure d’un bâtiment. Ou encore, afin d’éviter de payer pour se débarrasser des débris de construction selon les règles de l’art, ceux-ci sont fourrés entre les murs. Autant d’astuces qui alimentent le sentiment anti-frontaliers au Tessin, donnant de l’eau au moulin des partis populistes.

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