Lancée en 1993, tandis que la crise économique et l'asile étaient au cœur des préoccupations, l'initiative dite des 18% vise clairement à freiner l'immigration de la main-d'œuvre non qualifiée. Son texte le confirme jusqu'à l'absurde puisque, s'il était accepté, le nouvel article 69 de la Constitution ne comptabiliserait plus comme étrangers «les scientifiques et les cadres qualifiés», entre autres.

A voir les chiffres qui commencent à sortir avant le vote du 24 septembre, il se pourrait bien que les initiants aient pris un sérieux retard par rapport à la réalité sociologique. C'est le Département de l'économie zurichois qui a mis le doigt sur ce point mardi avec quelques données spectaculaires. Les quatre cinquièmes des permis de séjour annuels accordés dans le canton de mars à juillet 2000 l'ont été à des étrangers munis d'un titre universitaire, et les deux tiers concernaient des personnes gagnant 100 000 francs ou plus par an. Par ailleurs, 40% des cadres de direction du canton de Zurich sont étrangers.

On est assez loin de l'image d'un pays submergé par des manœuvres difficiles à intégrer… Le cas de Zurich, canton accueillant la plus grande population immigrée, n'est pas isolé. Si Genève n'a pas mené une étude précise, le chef du service de la main-d'œuvre étrangère, Philippe Ecuer, constate une tendance similaire: «Les contingents sont limités, il est normal qu'on les utilise pour satisfaire prioritairement la demande pointue en matière de cadres et de spécialistes. La quasi-totalité des permis accordés en 1999 entrent dans ces catégories.»

Frontaliers aussi

Le phénomène s'étend aux frontaliers. De 550 en 1997, les décisions favorables concernant ce statut sont passées à plus de 1400 pour les huit premiers mois de cette année, la plupart concernant des diplômés.

L'administration vaudoise a fait ses propres recherches sur les conséquences d'une acceptation de l'initiative et les a jugées suffisamment graves pour que le conseiller d'Etat Claude Ruey les présente en conférence de presse d'ici à une dizaine de jours. Grosso modo, on y constate les mêmes tendances qu'à Zurich et Genève.

La politique d'immigration sélective menée par la Suisse dès le début des années 90 déploie déjà largement ses effets. S'ils ont été peu soulignés jusqu'ici, c'est, une fois de plus, par manque d'analyse statistique au niveau national. Le Forum suisse pour l'étude des migrations tente de combler cette lacune. Son vice-directeur, Etienne Piguet, constate que «le changement de tendance vers une qualification plus marquée s'observe depuis la fin des années 70 déjà».

Paradoxe

Si on s'en tient aux données du Registre fédéral des étrangers, basées sur la profession, on note que les non-Suisses actifs dans le secteur banque-assurance-immobilier-repré-

sentation d'intérêts, correspondant à un niveau de qualification plutôt élevé, représentaient 19,4% des immigrants en 1999 contre 6,7% seulement en 1990. Les scientifiques et enseignants étrangers font eux 8,2% du total contre 4,6% il y a dix ans. Cette évolution marquée pose une colle intéressante en cas d'acceptation de l'initiative. Tout dépendra bien sûr de l'interprétation que l'on fera des termes de «scientifiques et cadres qualifiés», cols blancs qui seraient «helvétisés» d'office. Supposons qu'une définition large l'emporte: la Suisse pourrait théoriquement se retrouver avec une population étrangère inférieure de un ou deux points aux 19,3% actuels, ce qui serait pour le moins paradoxal par rapport à l'objectif premier des initiants.