A un mois de la votation sur l'initiative Denner «Pour des médicaments à moindre prix», Ruth Dreifuss analyse les raisons pour lesquelles les médicaments sont plus chers en Suisse. Si la cheffe du Département fédéral de l'intérieur n'approuve pas l'initiative, elle se distancie fermement des communautés d'intérêts qui la combattent, comme l'industrie pharmaceutique. Et se livre à un tour d'horizon des mesures prises pour limiter le poids des médicaments dans la facture de la santé.

Le Temps: La part du prix des médicaments dans les dépenses de la santé est importante. Pour quelle raison?

Ruth Dreifuss: Les médicaments représentent 20% des coûts pris en charge par l'assurance sociale. On peut mettre en cause la surconsommation de médicaments dans notre population, comme d'ailleurs du tabac, de la drogue, et de l'alcool. Se pose également la question du gaspillage, avec par exemple les emballages non terminés. Un problème que l'on pourra mieux maîtriser avec le nouveau système de financement du pharmacien, en modulant la vente de façon plus fine.

– Le prix des médicaments est d'une manière générale plus élevé en Suisse que dans les pays voisins, à quoi cela tient-il?

– Je vois surtout deux explications. D'un côté, les marges de la distribution et de la vente amplifient le coût de départ. Avec le nouveau système de rémunération des pharmaciens, nous entendons réduire cet effet. De l'autre, dans ce domaine, comme dans tous les pays d'Europe, les marchés sont toujours régulés par l'autorité. Lorsque l'Etat prend largement en charge le système de santé, comme en Grande-Bretagne, il peut exclure des médicaments trop chers. Dans les pays où son poids est moindre, le rapport de force penche davantage du côté de l'industrie pharmaceutique. C'est ce qui se passe en Suisse. L'importance de cette branche économique chez nous accentue encore ce phénomène.

– L'initiative Denner ne représente-t-elle pas une possibilité de rééquilibrer ce rapport de force?

– Non, la situation tient à l'ensemble du système de santé. Dans un marché aussi dérégulé que le propose l'initiative, on ne peut pas garantir que les gains liés aux importations parallèles soient répercutés sur les patients ou les caisses maladie. Il n'est pas possible d'introduire un vrai marché d'un coup de baguette magique. Car cela n'existe pas dans le domaine de la santé.

– Et la mesure que propose l'initiative de ne rembourser que les médicaments les meilleur marché?

– Il y a dans l'initiative Denner un côté bureaucratie privée qui me dérange. Ce sont les caisses maladie qui décident de ce qui est remboursé. D'un côté, le texte demande une libéralisation totale du marché, de l'autre, les caisses font une liste, qui sera à mon avis nettement plus restreinte que celle des 2400 médicaments pris en charge actuellement.

– N'est-ce pas un point que le parlement pourra corriger lors de l'élaboration de la loi?

– L'initiative donne très clairement ce pouvoir aux caisses. Mais il faut parfois interpréter les initiatives, et leur application n'est pas toujours totalement conforme à la proposition qui a été faite au peuple souverain.

– Les mesures prises pour contenir le prix des médicaments – droit de substitution pour le pharmacien, nouveau mode de rétribution de la profession, autorisation des importations parallèles pour les médicaments qui ne sont plus protégés par un brevet, et diminution du prix des «vieux» médicaments – sont-elles suffisantes?

– L'OFAS va réexaminer la liste des médicaments remboursés selon la pathologie qu'ils traitent. Cela permettra d'avoir une meilleure vue d'ensemble et de rationaliser. Dans le domaine des diminutions de prix des vieux médicaments, qui intervenaient jusqu'ici 15 ans après leur mise sur le marché, cette période sera limitée à la fin du brevet, soit une dizaine d'années, voire moins.

– N'envisagez-vous pas de nouvelles mesures?

– Nous allons tout d'abord utiliser les moyens à disposition, mettre en œuvre les nouveaux, et en suivre les effets sur les prix et la qualité. L'«affaire Foradil» illustre ce processus: Ciba (aujourd'hui Novartis, ndlr) avait mis sur le marché le Foradil, un médicament contre l'asthme, à un prix donné, puis, voyant qu'il se vendait bien, a exigé d'en doubler le montant. Nous avons refusé, et Ciba a retiré le produit de la liste des médicaments remboursés. Astra a proposé un produit équivalent, l'Oxis, l'a vendu au prix qu'avait exigé Ciba. Nous n'avions pas de médicament équivalent et avons dû accepter ce nouveau produit, puis le Foradil a été réintroduit… Nous avons maintenant fait une «lex Foradil»: nous pouvons empêcher l'industrie de retirer un médicament de la liste, mais elle peut encore le supprimer du marché.

– Les importations parallèles ne constitueraient-elles pas un moyen de faire pression sur l'industrie pharmaceutique pour diminuer ses prix?

– Dans le cas cité, on aurait pu souhaiter recourir aux importations parallèles. Il faut toutefois des négociations internationales pour que ce système soit mis en place avec réciprocité. Nous n'allons pas accepter, unilatéralement, une importation libre des médicaments et renoncer à la protection de monopole national qu'offrent les brevets, alors que l'industrie pharmaceutique représente un des secteurs économiques les plus importants du pays.

– Pourquoi ne pas aller jusqu'à rembourser seulement les médicaments les plus avantageux?

– Le prix d'un même médicament peut varier selon sa forme galénique. Or, pour un asthmathique, la prise d'un spray peut s'avérer beaucoup plus confortable et facile à doser. Selon le texte de Denner, il n'y aurait pas droit. Lorsque l'OFAS établit la liste des médicaments remboursés, il pèse ces avantages et désavantages. Si ce sont les caisses qui décident, elles ne prendront en charge que le médicament le meilleur marché.

Propos recueillis par Marie-Christine Petit-Pierre et Stéphane Zindel

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