Richard Koller va-t-il devenir un paria à l’UDC? Ce Lucernois de 57 ans, secrétaire général du parti cantonal à 50%, vient de lancer une initiative pour limiter l’immigration de la main-d’œuvre, dont la récolte des 100 000 signatures a commencé mi-juin. Il a ainsi pris de vitesse son propre parti, qui discute lui aussi d’une initiative visant le même but ce samedi à Lausen (BL). Inutile de dire qu’il a fâché les instances dirigeantes de l’UDC.

Le parti du stratège Christoph Blocher ne sait plus trop sur quel pied danser sur cette question. Seul contre tous, il a gagné la bataille de l’initiative «Contre l’immigration de masse» le 9 février 2014, puis a triomphé en décrochant 29% des suffrages aux élections fédérales de 2015. Mais depuis, il a perdu le leadership sur ce dossier. En décembre dernier, le parlement, à la fureur de l’UDC, a entériné une mise en œuvre très douce de son initiative. Et voici qu’un comité de citoyens lui fait de l’ombre sur son terrain de chasse favori.

«J’ai pris la décision de lancer cette initiative le 21 septembre 2016», raconte Richard Koller. C’est le jour où le Conseil national a décidé de l’application – par le principe de la préférence indigène light – de l’initiative «Contre l’immigration de masse». Le Lucernois n’a pas attendu ce qu’allait faire le Conseil des Etats. «Il est clair que le monde politique a failli dans ce dossier. Il n’a pas pris en compte les peurs des citoyens qui ont voté oui le 9 février 2014: la peur du chômage, de la surpopulation étrangère et de la densification de la Suisse.»

«Pas d’instrumentalisation politique»

Alors que l’UDC, qui a enfin accordé ses violons avec ceux de l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), donne l’impression de vouloir faire un coup de marketing à l’occasion des élections fédérales de 2019, Richard Koller n’a, quant à lui, pas tergiversé. Sa démarche semble beaucoup moins intéressée, déliée en tout cas de tout agenda politique. «J’ai formé un comité de citoyens de manière à ce que l’initiative ne puisse pas être instrumentalisée politiquement, souligne-t-il. Certains sont UDC, c’est vrai, mais d’autres sont proches d’autres partis.»

L’UDC et l’ASIN veulent attaquer frontalement l’accord que la Suisse a signé avec l’UE sur la libre circulation des personnes (LCP). Le texte de Richard Koller pourrait certes aboutir à cela, mais il vise d’abord à lutter contre le chômage. A partir du moment où le taux de sans-emploi dépasse les 3,2%, les autorités doivent prendre des mesures pour limiter l’immigration. Les entreprises sont contraintes à engager du personnel résidant en Suisse, qu’il ait ou non le passeport à croix blanche. Seule exception: les managers ou spécialistes dont le salaire dépasse le double du revenu moyen dans une branche.

Critique des entreprises

Richard Koller critique vertement les entreprises, qu’il accuse «de ne plus assumer leur responsabilité sociale». Comme elles peuvent puiser dans un bassin de recrutement de 500 millions d’habitants avec la libre circulation des personnes, elles ne se préoccupent plus du plan de carrière ni du perfectionnement de leurs collaborateurs. «Je connais une bonne douzaine de chômeurs de plus de 50 ans, souvent bien qualifiés, qui ont toutes les peines du monde à retrouver un emploi. Parfois, ils ont même épuisé leurs deux ans d’indemnités de chômage.» Pour lui, la situation est préoccupante. «Les patrons d’aujourd’hui sont en train de détruire cette culture du contrat social très suisse qu’il y a entre l’employeur et l’employé, déplore-t-il. Lorsque il y a du boulot en plus, ce dernier comprend son patron: il se montre souvent flexible et prêt à travailler plus longtemps.»

A l’UDC, les instances dirigeantes n’ont jamais pris cette initiative au sérieux. «C’est une baudruche. Cette initiative n’a aucune chance de recueillir les 100 000 signatures nécessaires», remarque laconiquement le chef de groupe Adrian Amstutz. «Je ne fais aucun commentaire sur cette action personnelle», ajoute son président Albert Rösti.

Richard Koller se refuse à polémiquer avec les chefs du parti, car il aimerait rester secrétaire général de l’UDC lucernoise. Il se contente d’assurer que ceux-ci étaient au courant de sa démarche depuis le mois de février dernier et qu’ils n’ont pas réagi. Et il ajoute qu’il doute fort que l’UDC et l’ASIN lancent leur initiative avant la fin de l’année.