La démarche du Conseil d'Etat genevois pour tenter de régulariser ses clandestins employés dans l'économie domestique soulève peu de réactions dans les cantons alémaniques. Les autorités de Bâle-Ville et Zurich, par exemple, font peu de cas de l'intervention genevoise. Au-delà de la réserve officielle des deux gouvernements, la pratique des deux cantons varie toutefois fortement. Bâle se distingue par une certaine tolérance, tandis que Zurich se contente d'examiner les quelques rares cas de personnes en situation d'illégalité dont il a connaissance.

Coauteure d'un ouvrage consacré à la protection sociale des sans-papiers, Denise Efionayi-Mäder, directrice adjointe au Forum suisse pour l'étude des migrations et de la population de l'Université de Neuchâtel, confirme que Zurich n'aborde le thème qu'avec beaucoup de réticence. «C'est un sujet assez tabou. Il y a une tendance à nier le problème. Nous n'avons reçu par exemple que des réponses écrites à nos questions.»

Le président du gouvernement de Bâle-Ville et directeur de la police, Jörg Schild, ne le cache pas: 5000 à 10 000 personnes vivent et travaillent sans papiers dans le canton. Il n'en est pas moins opposé à une amnistie. «Ce serait donner un signal complètement faux. Le fait de résider illégalement chez nous ne peut pas ouvrir le droit à une régularisation. Ce n'est pas correct vis-à-vis de ceux qui essaient d'obtenir une autorisation par la voie légale.»

Dans la pratique, les autorités de Bâle-Ville font preuve de souplesse. «La scolarisation, y compris l'accès aux services de la protection de la jeunesse, fonctionne sans problème. Tout comme le versement de subsides pour l'assurance maladie. Il n'y a pas non plus beaucoup de contrôles policiers. Le canton se montre répressif uniquement sur la question des autorisations. Sinon, on ferme les deux yeux. C'est hypocrite!», remarque Pierre-Alain Niklaus, responsable à mi-temps du service de conseil pour sans-papiers instauré par une fondation privée depuis un peu plus de deux ans. Il a accueilli avec enthousiasme la démarche de Genève. «C'est merveilleux. C'est la première fois qu'une institution officielle fait une telle proposition.» Selon les statistiques des personnes qui s'adressent à l'antenne, la majeure partie des sans-papiers bâlois sont, comme à Genève, des femmes sud-américaines qui travaillent comme aide de ménage.

Le canton de Lucerne avait lui, au moins, tenté à la fin 2002 d'aborder le problème des sans-papiers. Pendant trois mois, il avait chargé l'association privée Fabia d'informer toute personne sous le couvert de l'anonymat sur ses chances d'obtenir une régularisation. Le gouvernement comptait déjà à l'époque sur 2500 à 7500 personnes séjournant illégalement dans le canton. L'opération n'a débouché finalement sur la reconnaissance que de deux cas de rigueur.

Pour commenter l'initiative genevoise, le canton de Zurich envoie au front la porte-parole du Département de sécurité, Irene Schwitter. Qui refuse à avancer des estimations sur le nombre de personnes qui séjournent illégalement dans le canton, et refuse de commenter le chiffre de 20 000 personnes attribué à l'étude encore confidentielle de l'Office fédéral des migrations. Le canton se contente dans le domaine «d'appliquer de manière conséquente le droit fédéral en matière des étrangers», explique-t-elle. Et ajoute: «Il n'y a pas, de la part des autorités, de pratique de tolérance des personnes que l'on sait en situation d'illégalité. Nous sommes conscients qu'il y a une présence illégale. Mais une amnistie n'est pas un thème. Ce serait un préjudice. Elle aurait un effet d'attirance pour d'autres travailleurs au noir étrangers.»

Longtemps aux mains de l'UDC Rita Fuhrer, le Département de la sécurité est dirigé depuis une année par le radical Ruedi Jeker. C'est lui qui a reçu la pétition signée par 6200 personnes en faveur d'une famille bolivienne dont les parents vivent illégalement à Zurich depuis quinze ans. Leurs deux fillettes vont à l'école, en deuxième et quatrième année primaire. L'office des migrations a refusé une autorisation pour cas de rigueur, un recours est pendant devant le Conseil d'Etat. Contrairement à Bâle, le mouvement des sans-papiers n'a plus de site internet actualisé à Zurich. «L'ouverture d'une antenne pour femmes sud-américaines est prévue à Zurich. Mais les militants sont avant tout sur la défensive. Ils ont une telle peur de l'UDC…», commente de Bâle Pierre-Alain Niklaus. Le site du Département des affaires sociales de la Ville de Zurich a lui une page entière consacrée aux sans-papiers et leurs maigres droits. Avec adresses des institutions privées auxquelles on peut s'adresser pour tenter de régulariser sa situation. Et même un lien sur le mouvement Solidarité sans frontières donnant un aperçu critique de la pratique suisse en la matière.