Bruxelles. «Les états d'âme des Suisses ne nous intéressent plus»

Un rejet de l'initiative «Oui à l'Europe!» le 4 mars ne devrait pas avoir d'incidence majeure sur le cours des relations entre la Suisse et l'Union européenne, affirment en chœur diplomates et responsables à Bruxelles. La situation ne sera pas tout à fait la même, conviennent en revanche les mêmes sources, si en dépit de son échec prévisible, le texte recueille un large soutien populaire, comme le laissent présager certains sondages.

Il faut se faire une raison: les Quinze n'auront pas les yeux rivés sur leur petit voisin au soir du 4 mars. L'initiative ne suscite que peu de commentaires dans les milieux communautaires. Seuls les diplomates et fonctionnaires européens suivant de près les relations avec la Suisse en connaissent les enjeux. Et encore, ils relativisent. «C'est une votation parmi d'autres, fait-on valoir à la Commission européenne. Les états d'âme du peuple suisse ne nous intéressent plus.»

Il n'empêche: les sondages donnant 30 à 40% de la population en faveur de l'initiative ne sont pas passés inaperçus. «Ce serait un résultat intéressant», note un diplomate d'un pays voisin, qui s'avoue «un peu surpris» par ce regain d'intérêt pour l'Europe. De là à tirer des plans sur la comète… «Cela ne changera pas notre position», tranche-t-il. Et d'ajouter, cinglant: «On ne négocie qu'en fonction de réalités.»

UE plus conciliante?

D'autres sources conviennent néanmoins qu'un soutien confortable de la population à l'initiative pourrait inciter l'Union à se montrer plus conciliante dans ses relations, plutôt tendues en ce moment, avec la Suisse. «Ce serait une force psychologique pour les deux parties», relève un diplomate d'un autre pays voisin. «Cela pourrait contribuer à rendre certaines choses plus faciles», estime-t-il, tout en mettant en garde contre de faux espoirs: «Cela ne veut pas dire que les Quinze accepteront immédiatement de négocier Schengen avec la Suisse.»

Un haut responsable de l'exécutif communautaire est plus optimiste. Un soutien important de la population, analyse-t-il, «pourrait renforcer la disponibilité de l'Union à faire des efforts pour faciliter le rapprochement avec la Suisse». Car l'objectif de l'adhésion regagnera une certaine crédibilité. Du coup, «il faudra un peu aider les Suisses afin qu'un jour l'adhésion ne soit plus une révolution».

Roland Krimm

Berlin. «Le gouvernement suisse n'est pas très crédible»

La «République de Berlin» est bien plus éloignée de la Suisse que ne l'était celle de Bonn. Le problème est géopolitique. A la distance kilométrique s'ajoute un éloignement politique. Quand Helmut Kohl dirigeait l'Allemagne, l'élite politique se recrutait d'abord au sud du pays, dans les bastions de la CDU et de la CSU que sont le Bade-Wurtemberg et la Bavière, nos voisins immédiats. La proximité favorisait les contacts personnels. Rien de tel avec la nouvelle coalition rouge-verte. Depuis deux ans, c'est l'Allemagne du nord qui est aux commandes, et les ministres se recrutent d'abord à Hanovre, Göttingen, Berlin ou Hambourg, et plus à Stuttgart ou Munich.

Ignorance

Ce double écart explique en partie que la Suisse n'est pas un thème politique en Allemagne. C'est peu dire qu'à Berlin la Confédération est largement ignorée comme acteur politique. Le débat sur l'Europe en donne un nouvel exemple. La votation du 4 mars n'est pas un sujet de discussion. Les diplomates suisses en poste dans la capitale le constatent dans leurs contacts réguliers avec l'administration ou les politiciens.

Et quand il existe une once d'intérêt pour la politique européenne de la Suisse, il faut des trésors de patience pour rendre compréhensibles les contorsions du gouvernement suisse. Le Frankfurter Allgemeine, dans un petit article consacré à la votation sur l'initiative «Oui à l'Europe!», ironise sur le sujet. Le Conseil fédéral, s'étonne l'auteur, répète que la Suisse veut adhérer un jour à l'Union européenne mais il recommande le rejet d'un texte qui demande l'ouverture de négociations… Commentaire assassin: «Ce n'est pas très crédible.» Le journal de référence allemand malmène le ministre de l'Economie Pascal Couchepin en se délectant de l'inanité de son credo en faveur d'un moratoire politique qui ne serait pas un moratoire de la pensée…

Incompréhension, éloignement: l'Allemagne n'est plus le voisin volontiers protecteur qu'elle fut longtemps pour la Suisse. Vu de Berlin, Berne s'accroche à la voie solitaire, pour des motifs loin d'être anodins. On suppute que la Confédération ne veut pas payer le prix de l'élargissement européen à l'est et entend profiter au maximum du secret bancaire. La Suisse croit-elle pouvoir mieux défendre ses intérêts en restant à l'écart? Berlin prend acte de ce choix et s'estime autorisé à presser son voisin de coopérer en matière fiscale pour que l'épargne des Allemands cesse de trouver un confortable refuge dans les coffres zurichois. Des quinze ministres des Finances de l'UE, l'Allemand Hans Eichel a la réputation d'être le plus dur vis-à-vis de la Suisse. L'Allemagne reporterait-elle de mois en mois – on parle désormais de fin mars – la ratification des accords bilatéraux entre la Suisse et l'UE pour conserver un instrument de pression dans cette partie qui s'annonce serrée? Officiellement, l'ambassade de Suisse à Berlin dément cette hypothèse. En privé, des diplomates ne peuvent s'empêcher de penser le contraire.

François Modoux

Londres.Une votation sur l'adhésion...

«Pourquoi diable risquez-vous aujourd'hui de casser le processus de rapprochement avec l'Europe?» La question émane d'un député travailliste connaisseur de la Suisse, plutôt pessimiste sur les chances de l'initiative «Oui à l'Europe!» dans les urnes le 4 mars. En fait, au parlement comme au sein du gouvernement, les politiciens britanniques qui entretiennent une relation particulière avec la Suisse sont plus nombreux qu'on ne pourrait le penser. Les souvenirs d'études (comme pour le chef de cabinet de Tony Blair, Jonathan Powell) ou les séjours à ski ont parfois de durables influences.

De Londres, l'enjeu de la votation du 4 mars perd les nuances du jeu tacticien intra-helvétique: il ne s'agit rien de moins que de savoir si les Suisses veulent adhérer ou pas. Et comme le récent changement d'atmosphère entourant «l'initiative des jeunes» n'a pas encore atteint les bords de la Tamise, on s'attend généralement ici à ce que les réflexes défensifs prônés par Christoph Blocher balaient cette nouvelle tentative d'ouverture et hypothèquent grandement l'avenir de la question européenne en Suisse. Un député assurait même qu'un non fermerait officiellement la porte de l'Union pour le Conseil fédéral.

Diligence

Les Britanniques ont jusqu'ici fait diligence pour la réussite et la ratification des accords bilatéraux. Le parlement a ratifié le texte le 17 janvier, le Royaume-Uni étant ainsi le troisième pays à le faire. «Ils voulaient être parmi les premiers, et Robin Cook, le secrétaire au Foreign Office, s'est beaucoup engagé pour cela, explique Dominik Furgler, conseiller économique à l'ambassade de Suisse à Londres. Mais ce qui les intéresse le plus, c'est le prochain pas…» Un intérêt aussi motivé par le seul réel point d'accrochage entre les deux pays: la taxation de l'épargne. Les Britanniques militent pour l'échange d'informations, alors que la Suisse défend l'impôt anticipé. L'ambassadeur de Suisse Bruno Spinner a mis sur pied un groupe de travail informel réunissant des membres de divers offices gouvernementaux (affaires étrangères, impôts, finances), des politiciens et des personnalités de la City (Suisses et non-Suisses) pour tenter de trouver une entente autour de la défense d'un secret bancaire acceptable.

Au Foreign Office, la division «externe à l'Union» s'occupe du suivi des relations avec la Suisse. Une nouvelle visite de Robin Cook – pour autant qu'il conserve son poste après les élections attendues pour mai – pourrait avoir lieu à l'automne. «Robin Cook a eu à cœur de jouer un rôle positif pour la Suisse dans l'affaire de l'or nazi», rappelle un proche du ministre des Affaires étrangères.

Thierry Meyer

Paris. Un rocher de granit qui rassure ou laisse indifférent

S'il est un sujet qui ne préoccupe pas le moins du monde les Français, ce sont bien les états d'âme de leurs voisins suisses sur leur éventuelle intégration à l'Union européenne. «Ici tout le monde s'en fiche»: la formule d'un confrère est à la mesure de cette évidente indifférence, qui est à la mesure d'une certaine méconnaissance d'un voisin qu'on croit justement connaître! Ce n'est pas qu'officiellement les autorités, qui respectent visiblement nos préoccupations de souveraineté, ne souhaitent pas cette intégration: lors de son voyage en Suisse à la fin du mois d'octobre 1998, le président Jacques Chirac, sans en prononcer le mot, l'a appelée de ses vœux, et sans détour: «L'Union européenne, à la veille d'échéances vitales, souhaite que vous vous rapprochiez d'elle», disait-il alors à Flavio Cotti, «J'invite vos compatriotes à aller de l'avant, à choisir l'Europe quand vous jugerez le moment venu.»

De fait, Paris, qui se prépare à ratifier, dans les semaines qui viennent, l'unique objet des bilatérales qui ne soit pas voté par le Parlement européen – la libre circulation – se montre d'autant plus ouvert et bien disposé à notre endroit que la Suisse reste un partenaire de première importance: le surplus de la balance commerciale avec notre pays a longtemps suffi à combler son déficit avec le Japon.

Mythe de «l'exception suisse»

Tout au plus, dans les conversations à dîner, il se trouve des Français qui regretteraient volontiers l'abandon du statu quo. On tient à ce refuge qu'est la Suisse: non seulement parce que notre pays est ce rocher de granit sous lequel nos voisins savent que leurs capitaux seront à l'abri, mais parce que le mythe de «l'exception suisse» rassure.

Cela dit, relève Christian Lequesne, directeur adjoint du Centre d'études et de recherches internationales (CERI), «l'européanisation de la Suisse est très largement engagée. Et le débat sur l'intégration, dans le pays, ressemble étonnamment à celui auquel on assisterait dans les Etats membres de l'UE. Quant à l'argument du Conseil fédéral selon lequel l'opinion ne serait pas prête, on peut se demander quand elle le sera.»

Antoine Bosshard

Rome. Un sondage sur l'attrait de l'Union européenne

A quelques semaines des élections législatives italiennes, les responsables transalpins ne cachent pas que le vote sur l'initiative «Oui à l'Europe!» du 4 mars est, pour l'heure, passé au second plan dans la péninsule. Pour preuve, les organes de presse ont pour l'instant totalement ignoré le scrutin. «Dans le passé, j'ai attentivement observé les débats autour de la Suisse et l'Europe, mais il est vrai que je n'ai pas suivi les derniers événements», admet Stefano Boco, vice-président écologiste de la Commission des affaires étrangères au parlement, qui a résidé pendant près de douze ans, «pour des raisons sentimentales», du côté de Zurich. «Je crois que c'est la capacité de la Suisse à devenir européenne qui est en jeu le 4 mars», estime-t-il néanmoins. «L'Europe est le futur de la Suisse comme la Suisse est le futur de l'Europe. L'UE ne sera jamais vraiment l'Europe tant qu'il existera en son centre une région où demeure une répulsion envers l'Europe.» «J'espère que les Suisses vont dire oui à l'Europe», indique sans hésitation le Sénateur d'Alliance Nationale, Franco Servello. «Cela représenterait un élément important de renouveau pour la Suisse comme pour l'Europe. Dans un monde globalisé, le maintien de certaines traditions n'a plus lieu d'être.» «Je comprends les réticences de la Suisse par rapport à l'Europe. Il est normal qu'elles s'expriment quand il s'agit de céder un peu de souveraineté dans un pays qui peut être pleinement satisfait de sa situation tant d'un point de vue économique que démocratique», estime quant à lui Fiorello Provera, sénateur de la Ligue du Nord, qui ajoute: «Au-delà du référendum, ce qui m'intéresse, c'est de savoir ce que pensent les Suisses de cette Europe. Ils ont raison de ne pas vouloir entrer aveuglément dans un club qui est loin d'être parfait et dont on ne connaît pas la forme future.» «Je comprends les réticences mais ne les partage pas, même s'il est vrai qu'il est absurde que l'Europe autorise les hamburgers de McDonald's et interdise les fromages alpins», indique Stefano Boco. Et de prédire: «Pendant quarante ans, la Suisse a tiré profit de son isolement, mais si elle persiste dans cette attitude, elle rencontrera à l'avenir de gros problèmes.»

Eric Jozsef