Condamné à soigner ses accès de violence, Yvan, de son prénom fictif, se retrouve à la case départ après huit années passées derrière les barreaux. Pire. Ce délinquant très perturbé, coupable d’avoir tenté d’assassiner un compatriote biélorusse à coups de marteau, a vu son état se détériorer en prison. «Je perds espoir chaque jour, car je ne sais plus où trouver le moral et l’énergie pour continuer», disait-il au juge genevois chargé d’examiner une possible libération conditionnelle couplée à une expulsion. C’était en mai 2016. Onze mois plus tard, aucune décision n’a encore été prise et l’intéressé ne bénéficie plus des traitements justifiant cette mesure institutionnelle d’une durée indéterminée. Pour son avocate, Me Saskia Ditisheim, «cette situation n’est tout simplement pas admissible».

L'imaginaire agent du KGB

Son crime, commis dans la nuit du 8 au 9 mars 2009, a finalement valu à Yvan une peine de sept ans de prison, suspendue au profit d’une mesure visant à diminuer le risque de récidive par une psychothérapie, un traitement médicamenteux et un suivi contre son addiction à l’alcool. Agé de 38 ans à l’époque des faits, au bénéfice d’une admission provisoire en raison d’un renvoi impossible à exécuter, il avait frappé son invité d’un soir en croyant qu’il s’agissait d’un agent du KGB. Une conviction qui semble toujours l’animer. Constatant au réveil que sa victime était encore en vie, il avait appelé une ambulance. Selon les experts, Yvan souffre d’un délire de persécution et d’autres troubles du comportement, comme la colère et l’impulsivité, qui s’aggravent avec l’ivresse.

Le détenu a passé les cinq premières années enfermé à Champ-Dollon. Lors d’un examen de la mesure, en 2014, le tableau n’est pas sombre. Bien au contraire. Le nouvel expert constate une évolution favorable, une amélioration significative de son état et un comportement adapté malgré un contexte de vie très contraignant. Le risque de récidive est désormais qualifié de moyen et un passage en milieu ouvert — soit un pavillon de la clinique psychiatrique de Belle-Idée — est préconisé moyennant le respect de certaines conditions.

Vent sécuritaire

C’était compter sans le vent sécuritaire qui s’est abattu sur la Suisse romande depuis les affaires Marie et Adeline. La Commission d’évaluation de la dangerosité (CED) craint un passage trop brusque vers plus de liberté et estime que les aspects cadrants et ritualisés du carcéral conviennent finalement bien à Yvan. Le Service d’application des peines et des mesures (Sapem) abonde et le Ministère public aussi. En clair, il faut maintenir Yvan derrière les barreaux, lui donner un meilleur accès aux soins, lui permettre de faire plus de sport et organiser sa sortie de manière progressive.

Le juge est convaincu. Ce d’autant plus qu’Yvan a été transféré à Curabilis, en juillet 2014, et que son attitude est qualifiée de positive par les intervenants. La mesure en milieu fermé est donc prolongée pour trois ans. Le Sapem a mission d’organiser les étapes nécessaires avant d’envisager le milieu ouvert. Un plan d’exécution est validé en mars 2015 afin de permettre à Yvan d’effectuer des sorties accompagnées destinées à reprendre contact avec le monde extérieur puis à trouver un nouveau lieu de vie adapté. Ce document évoque un détenu respectueux du personnel et des règles, qui prend ses médicaments sans rechigner, qui arrive à se contrôler et qui maintient des liens avec sa famille.

Indésirable à Curabilis

Fort de ce préavis très favorable, le conseiller d’Etat Pierre Maudet, alors seul compétent pour autoriser un régime de congé (la patate chaude a depuis lors été refilée à ses services), accepte le principe des conduites à certaines conditions, dont celle d’un accompagnateur masculin. Mais rien de tout cela ne va se concrétiser.

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Yvan est soudain dépeint comme beaucoup trop instable pour bénéficier de ce programme de sorties. Une fracture de la rotule, une poussée d'agressivité avec un placement mal vécu à l’unité de crise, des parloirs annulés, le manque de sport et d’activités professionnelles, un passage en cellule forte après une altercation avec un surveillant, son mépris pour les activités en groupe, ont fait monter l’inquiétude chez les intervenants.

Curabilis, établissement pourtant dédié aux délinquants perturbés, ne veut plus de lui. Son évolution potentielle aurait atteint ses limites. Et Yvan lui-même ne veut plus de Curabilis: «J’avais l’espoir d’y être bien et en fait c’était pire qu’à Champ-Dollon», expliquera-t-il au juge lors de cette même et dernière audience. Fin août 2015, il est transféré aux Etablissements de la plaine de l’Orbe. Les médecins décrivent sa lassitude et la nécessité de trouver un terrain d’entente pour avancer dans une thérapie. Dans la bouche d’Yvan, cela donne: «Je suis fatigué de raconter la même histoire, je voudrais oublier cela et recommencer une nouvelle vie.»

Les amies évangéliques

Aucune avancée n'est accomplie à Bochuz et les visites de ses amies de l’Eglise évangélique s’y font plus rares. Une altercation avec un gardien motive un nouveau transfert. En septembre dernier, Yvan est ramené à Champ-Dollon, là où s’entassent tous ceux dont on ne sait plus trop que faire.

Yvan accepte mal cette détention qui se prolonge au-delà de la peine infligée et fait une très mauvaise impression lors de sa dernière comparution devant la Commission d’évaluation de la dangerosité. Celle-ci relève en janvier 2017: «Ce niveau élevé de colère et de tension émotionnelle exacerbe son trouble de la personnalité, le rendant particulièrement à risque de comportement hétéro et auto agressif.» En un mot, la mesure doit se poursuivre car il présente un danger en cas de libération conditionnelle.

Dilemme judiciaire

Le problème — et non des moindres — est que l’intéressé ne bénéficie d’aucun traitement depuis au moins six mois. Me Ditisheim a écrit le 6 avril dernier au juge pour dire son indignation, dénoncer un parcours carcéral hallucinant, souligner «l’échec retentissant» de la mesure et demander qu’Yvan puisse enfin rejoindre sa famille. Lui-même avait déclaré: «Je voudrais qu’on me libère et je quitterai la Suisse pour toujours. Je n’ai plus besoin de ce traitement, cela suffit.»

Il lui faudra encore attendre le préavis (tardif) du Sapem et du Ministère public avant d’espérer une nouvelle audience et une décision. Libérer sèchement et renvoyer à Minsk un détenu encore plus perturbé qu'auparavant? Prolonger la mesure et donc garder Yvan dans ce no man's land carcéral au risque d’aggraver une situation déjà inextricable? Le tribunal aura le choix entre ces deux mauvaises solutions.