Sociétés de négoce, banques ou multinationales, les entreprises qui font la richesse du tissu économique genevois n’aiment pas tellement étaler leurs problèmes sur la place publique. Si linge sale il y a, on le lave en famille, ou entre seuls intéressés.

Pourtant. Un phénomène pousse ces discrètes institutions à sortir du bois: l’insécurité. Qu’elles identifient comme croissante dans les rues de Genève et qui les inquiète. Vendredi, l’ancien président de la British-Swiss Chamber of Commerce (BSCC), Michael McKay, résumait le changement de donne, en préambule de l’un des traditionnels «business lunches» thématiques de l’association, dans les salons de l’hôtel Richemond: «Qui aurait pu croire, il y a dix ans encore, que nous consacrerions l’un de nos déjeuners au maintien de l’ordre et de la sécurité à Genève?»

Dans la salle, autant de témoignages que de participants. «Au cours des 18 derniers mois, nous avons subi quatre incidents importants, raconte par exemple Olivier Merkt, responsable de la compliance à la Société générale de surveillance (SGS). Je vous en parle volontiers.» Et de raconter le minibus de partenaires chinois cambriolé devant le siège de la société, rue des Alpes, en pleine journée. Ou encore le manager australien, «un solide gaillard», attaqué par trois individus alors qu’il rejoignait son hôtel.

Des incidents qui ne concernent pas que la SGS. Selon nos informations, le directeur général de la banque Lloyd’s a vu son appartement de la Vieille-Ville cambriolé l’an passé, trois mois à peine après son arrivée à Genève. Même mésaventure, peu ou prou, pour l’un des traders du négociant en pétrole Vitol, qui ne tient pas à commenter. A la même période, le dirigeant chinois d’une société pétrolière s’est fait arracher son sac dans le quartier cossu de Champel. «Sur les quelque 400 membres de notre personnel à Genève, 7% ont été victimes de pickpockets, agressés, détroussés ou cambriolés en 2012, assure de son côté Victoria Dix, responsable de la communication du négociant Trafigura. Nous avons cessé de loger nos visiteurs dans des hôtels des Pâquis depuis l’été passé.»

Petit à petit donc, les langues se délient. Parce que, de toute évidence, les conditions de sécurité que ces acteurs étrangers rencontrent à Genève ne correspondent pas du tout à l’image de paix et de tranquillité qu’ils associaient à la ville. Et parce qu’ils en sont conscients: cet état de fait pourrait avoir de lourdes conséquences. «Mesurez-vous, Monsieur le conseiller d’Etat, l’impact économique d’une telle situation?» demandait vendredi Olivier Merkt à Pierre Maudet, invité à s’exprimer sur le sujet devant les membres du BSCC.

Une question à laquelle le magistrat chargé de la Sécurité s’attendait. Depuis plusieurs mois, des courriers de sociétés alarmées s’accumulent sur son bureau. Les responsables de Trafigura sont les auteurs de la dernière lettre en date, envoyée la semaine passée, après une première missive en juillet. La société n’a pas souhaité en révéler le contenu exact. Mais, selon nos informations, «le ton de la lettre était assez fort».

En réponse à ces peurs, Pierre Maudet veut rassurer. Il l’a répété lors de son allocution devant les membres de la BSCC: la priorité est à la lutte contre la criminalité de rue et les cambriolages, un accord a été passé l’automne dernier avec le procureur pour mieux coordonner l’action de la justice et celle de la police, le gouvernement compte doubler les places de prison d’ici à 2017. Bref, les choses bougent, mais Rome ne s’est pas faite en un jour. Cela dit, malgré tous les efforts entrepris, a-t-il souligné, les nostalgiques du bon vieux temps doivent faire leur deuil: «La croissance attire inévitablement une nouvelle criminalité.»

Les représentants de l’économie relèvent qu’ils ont «déjà tiré la sonnette d’alarme depuis un moment». «Les milieux internationaux participent à nos réunions régulières avec les autorités [organisées depuis une année environ, ndlr], assure le secrétaire général de la Fédération des entreprises romandes, Blaise Matthey. Cela nous permet surtout de les informer de ce qui est fait.» Le patron des patrons le sait très bien, «la sécurité fait partie des conditions essentielles de ce qui fait la force de Genève.» Selon lui, faute de réaction efficace, le péril est bien réel: «Des éléments importants de notre position concurrentielle sont en train de disparaître. Si on ajoute l’insécurité aux problèmes de logement et à ­l’incertitude quant à la fiscalité des entreprises, toute décision d’investissement à Genève peut devenir périlleuse.» Mais il se veut optimiste: «Nous avons les capacités de réagir, le gouvernement semble avoir pris la mesure de la situation, aux mentalités de suivre et de comprendre, comme à Zurich, que la sécurité est essentielle.»

Responsable de l’Economie, le conseiller d’Etat Pierre-François Unger veut croire que le danger, si réel soit-il, n’est pas encore imminent: «Lorsque je rencontre les responsables du Geneva Trading and Shipping Association (GTSA), ils ne me disent pas que les sociétés songent à partir. Mais on doit entendre qu’elles ne trouvent plus à Genève ce qu’elles sont venues chercher. Cette question préoccupe donc l’entier du gouvernement.»

Ainsi, promettent les autorités, les craintes des sociétés implantées à Genève sont entendues. Sera-ce suffisant? «Je ne veux pas me lancer dans des considérations politiques, hésite Olivier Merkt. Je constate simplement que nos collaborateurs n’aiment plus venir à Genève. Ils se passent le mot, et ça va vite, le bouche-à-oreille…» Selon la RTS, le conseiller d’Etat Pierre Maudet veut renforcer la collaboration policière transfrontalière. En effet, des bandes organisées criminelles logent anonymement dans des hôtels bon marché situés en France voisine. (ATS)

«Nos collaborateurs n’aiment plus venir à Genève. Ils se passent le mot, et ça va vite, le bouche-à-oreille»