Un matin de l'automne dernier, Catherine Zwahlen reçoit une lettre recommandée. Emanant d'une juge de paix, la missive lui annonce qu'elle a été nommée, sans aucune consultation préalable, curatrice d'une habitante de sa commune. Elle devra s'occuper des biens d'une dame de 86 ans atteinte de troubles psychiatriques. Une brochure d'instructions est jointe à l'envoi, de même qu'une facture de 300 francs «pour frais».

«Mon premier sentiment a été celui de l'injustice», raconte la curatrice nommée d'office. Infirmière au CHUV, conseillère communale à Pully, elle sait que la tâche est lourde, alors qu'elle estime être de ceux qui font déjà beaucoup pour la communauté. C'est pourquoi elle décide de refuser. La première instance ayant confirmé sa désignation, elle doit rédiger un «mémoire» pour la chambre des tutelles. Cette mère de famille qui élève seule deux enfants et s'occupe également d'un père âgé, joint à la description de ses obligations des témoignages attestant de ses engagements politiques et associatifs.

Mais son opposition n'a pas d'effet suspensif. Pour ne pas enfreindre la loi, Catherine Zwahlen doit remplir sa tâche. «La première chose à faire était de dresser l'inventaire des biens de ma pupille. J'y suis allée avec une assistante sociale, l'assesseur de la justice de paix ayant refusé son aide. Nous avons ouvert tous les tiroirs et je me suis retrouvée noyée sous une pile de paperasses, en partie en allemand, représentant 40 ans de vie.» Ces dernières semaines, la curatrice a été amenée à conduire la vieille dame chez le médecin, faire ses courses. «Dis-toi que c'est comme si c'était ta mère», lui a lancé l'assesseur de la justice de paix.

Finalement, Catherine Zwahlen a obtenu gain de cause: elle vient d'être dispensée par la Chambre des tutelles. Son cas est loin d'être isolé. «Il a toujours été difficile de trouver des bénévoles, mais nous essuyons de plus en plus de refus, note la juge de paix lausannoise Carole de Crousaz Nicolet. Il nous arrive de dénoncer des gens pour insoumission à une décision de l'autorité. Mais nous ne pouvons rien faire contre la résistance passive.»

Dans le canton de Vaud, 80% des tutelles et 95% des curatelles sont confiées à des particuliers, le tuteur général se réservant les cas les plus lourds. «Nous ne désignons pas les bénévoles tout à fait au hasard, explique la juge de paix. Ils sont choisis sur la base de listes fournies par le contrôle des habitants, ou parmi les candidats aux élections communales.» Pourquoi ne pas prendre contact préalablement avec les curateurs pressentis, afin de les convaincre plus facilement d'accepter? «Ce n'est pas envisageable, nous n'aurions jamais le temps de le faire», répond Carole de Crousaz, précisant que les offices sont débordés.

Le système en vigueur est basé sur l'engagement civique. Même s'ils défendent cette valeur à laquelle ils sont attachés, les praticiens de la tutelle admettent qu'une telle organisation n'est plus adaptée aux besoins d'une société où les cas croissent en nombre, en durée et en complexité. Elle est certes économique pour les caisses de l'Etat, ce qui semble être devenu le principal argument de son maintien.

La question n'est pas ignorée du monde politique. A l'automne 1999, la députée socialiste Elisabeth Stucki a demandé par postulat la valorisation des fonctions de tutelle et de curatelle. Assistante sociale dans le Chablais, l'élue a été confrontée à de nombreux dossiers problématiques. «Ce sont surtout les cas psychiatriques, qu'il s'agisse de personnes âgées ou de jeunes toxicomanes, qui sont trop lourds à porter pour des bénévoles piqués dans la population», souligne-t-elle.

Confier tout à l'Etat? Introduire un principe de rémunération pour les bénévoles? Offrir une autre forme de reconnaissance de leur travail? Ce sont les pistes à explorer. Il faudrait en tout cas leur fournir un soutien logistique: les citoyens désignés d'office se plaignent de se retrouver entièrement seuls et démunis face à une tâche dévoreuse de temps qui souvent les dépasse. La permanence téléphonique pour l'aide aux tuteurs qui existait il y a quelques années a été supprimée lors des économies Orchidée».

D'autres cantons recourent aux «volontaires», mais dans une mesure infiniment moindre que le canton de Vaud. Genève ne le pratique pas du tout. Toutes les tutelles y sont assurées par l'Etat ou confiées, lorsque les intéressés en ont les moyens, à des avocats ou des fiduciaires. Le Grand Conseil attend toujours la réponse au postulat de la députée Stucki. Tout ce que l'on peut savoir des services de l'Etat est que celle-ci est «en préparation».