Analyse

Longtemps incertaine, puis attendue comme une évidence, la réélection pour quatre ans d’Eveline Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral consacre le parcours atypique d’une politicienne qui a fait la démonstration d’une grande habileté manœuvrière et d’un rare instinct de survie.

En décembre 2007, la Grisonne créait la sensation en acceptant d’être la tombeuse du conseiller fédéral Christoph Blocher, alors qu’ils appartenaient au même parti, l’UDC. A s’inventer un rôle messianique en rupture avec les mœurs du sérail politique helvétique, le champion de l’UDC était devenu inacceptable, dans son rôle de conseiller fédéral, pour une majorité du parlement. L’intéressé et son parti n’ont jamais accepté ce verdict. Ils ont vécu dans le déni. Ils contestent d’ailleurs aujourd’hui la compétence d’élire les conseillers fédéraux dévolue à l’Assemblée fédérale. Leur initiative populaire veut confier cette tâche au peuple.

Mais si le peuple élisait les conseillers fédéraux, Eveline Widmer-Schlumpf triompherait comme elle a triomphé hier au Palais fédéral. Car tous les sondages attribuent à la Grisonne une cote de popularité sans rapport avec le faible poids de son parti. EWS, comme la surnomment les initiés, a habilement joué sa carte personnelle et celle du PBD, qu’elle a fondé après que l’UDC l’a exclue pour «trahison». Hyper-modeste, hyper-travailleuse et hyper-sérieuse, elle incarne un condensé de suissitude qui rassure. Son sérieux plaît dans un pays qui excelle à couper les têtes qui dépassent, et qui survalorise l’effort et le perfectionnisme, de préférence au génie et à la créativité.

C’est aux Finances, quand elle y remplace Hans-Rudolf Merz, que la ressortissante de Felsberg achève de convaincre. Louée pour sa grande maîtrise de la matière, sa rigueur et sa fermeté, elle est en phase avec les Suisses qui attendent de leurs gouvernants qu’ils administrent le pays sans esbroufe mais efficacement.

Ces douze derniers mois, Eveline Widmer-Schlumpf a achevé de s’allier les voix de la gauche et du centre en embrassant la sortie du nucléaire, en rudoyant les banques qui ont abusé du secret bancaire et en plaidant pour un contrôle accru de la finance et des banques «trop grandes pour tomber». Ce positionnement, peut-être opportuniste, a éveillé des espoirs à gauche qui pourraient vite être déçus. Il ne serait pas surprenant qu’Eveline Widmer-Schlumpf, ces quatre prochaines années, rétablisse la barre à droite, notamment en surjouant son orthodoxie en matière de finances publiques. Elle saura se montrer intransigeante sur l’austérité budgétaire et sur l’assainissement des assurances sociales.

De fait, l’ex-membre de l’UDC est de droite, mais pas trop, elle l’est sans conviction forte ni idéologie marquée. Elle l’est surtout tout imprégnée de son enracinement grison. Dans son canton, l’UDC a toujours été un parti défenseur de l’Etat, centriste, à gauche du PDC qui est le vrai parti conservateur. Dans la partie italophone de son canton, l’UDC a même longtemps porté l’appellation de «parti progressiste». Eveline Widmer-Schlumpf n’a donc pas eu à forcer sa nature pour prendre les engagements centristes qui lui ont assuré les soutiens décisifs de la gauche et du PDC pour poursuivre sa carrière au Conseil fédéral.