Patrice Mugny n'a pas encore pu décapiter le directeur du Musée d'ethnographie. Depuis qu'il a annoncé l'éviction de Ninian Hubert van Blyenburgh, le patron des Affaires culturelles de la Ville de Genève a manqué de temps pour exécuter sa décision. C'est que Patrice Mugny, comme ses autres collègues de l'exécutif municipal, est un grand voyageur. Mercredi, son sens de l'engagement politique l'a conduit en Palestine. Ce n'est pas trop grave, puisque le destin de Ninian Hubert ne lui appartient plus entièrement. Deux autres conseillers administratifs genevois, le maire libéral Pierre Muller et le socialiste Manuel Tornare, tiennent désormais le dossier entre leurs mains.

Le sort de Ninian Hubert reste donc incertain. Prié pour l'heure de rester chez lui, le directeur du Musée d'ethnographie est écœuré. Patrice Mugny l'avait nommé il y a deux ans. Le musée souffrait alors de l'échec du projet d'un nouveau bâtiment à la place Sturm, balayé en votation. Ninian Hubert s'était attelé au dépoussiérage des collections et à la réorganisation du musée exigée par Patrice Mugny. Avec beaucoup d'énergie et une vision très claire pour l'avenir. Peut-être trop au goût du patron de la Culture. Ninian Hubert ne le cache pas: «J'ai remis en cause le fonctionnement d'une institution qui tourne avec un budget de 8 millions de francs et 40 employés.»

La «méthode Mugny» exaspère

La crise n'a pas tardé à éclater. Le personnel du musée, qui avait pris l'habitude de ronronner, s'est rebellé contre son directeur. Patrice Mugny est intervenu. A sa façon, selon la «méthode Mugny». L'édile a voulu régler son compte à Ninian Hubert en quelques jours, sans s'embarrasser des procédures usuelles. Ses manières, même si elles ne sont pas nouvelles, ont choqué les milieux culturels et le monde politique. Ses coreligionnaires du Parti écologiste ont été offusqués de ne pas avoir été informés. Et ses collègues du Conseil administratif l'ont désavoué en refusant de mettre à la porte le directeur du musée. Patrice Mugny a reçu une punition. Il a été mis sous tutelle par le reste de l'exécutif, qui mène désormais sa propre enquête pour tenter de sauver le musée et de rétablir les faits.

Décidément, Patrice Mugny irrite ses collègues. Le conseiller administratif n'en est pas à son premier acte d'acharnement contre un personnage qu'il juge dérangeant. La directrice du théâtre de La Comédie, Anne Bisang, avait également fait les frais des sautes d'humeur du magistrat. Un employé du Département des affaires culturelles (DAC) va jusqu'à se référer à Bertolt Brecht pour décrire la gestion des ressources humaines de Patrice Mugny: «Si on n'est pas d'accord avec le peuple, on vire le peuple.» Et on choisit soigneusement son entourage: l'élu favorise ses copains. Sans limite: récemment, il a voulu offrir un poste à sa compagne dans un musée genevois.

Un accordéon et des voyages

Avant d'arriver à la tête de la Ville de Genève, Patrice Mugny, aujourd'hui âgé de 53 ans, a occupé des fonctions compatibles avec son style emporté. Après avoir laissé tomber ses études à 17 ans pour voyager aux quatre coins du monde, il a été tour à tour membre d'une troupe de théâtre populaire, organisateur de concerts puis rédacteur en chef du quotidien Le Courrier. En 1999, il a accédé au poste de secrétaire des Verts genevois, puis de conseiller national.

Selon l'un de ses proches collègues, il n'a jamais su s'adapter à son mandat au sein de l'exécutif de la Ville de Genève, où il a été élu en 2003. «Il faudrait qu'il s'occupe un peu plus de culture, et un peu moins des grandes causes humanitaires de ce monde.» Ce féru de musique klezmer peine également à lâcher son accordéon pour s'intéresser aux multiples facettes de la culture genevoise, affirme ce proche: «La culture institutionnelle, ça ne l'intéresse pas. Il ne comprend pas les enjeux, il s'ennuie. Il reste adepte de cette culture populaire à laquelle il a contribué.»

Des coups de poing et un certain goût du pouvoir

Cette vision populaire de la culture inquiète les acteurs concernés. Certains ont même l'impression que Patrice Mugny ne comprend rien. Multipliant les effets d'annonce, le patron du DAC semble avancer à l'aveuglette. Ou ne pas avancer. En deux ans et demi, il a évoqué la fusion du Théâtre de Carouge et de La Comédie, un nouveau projet pour les Halles de l'Ile et une révolution au Musée d'ethnographie. Même si l'on sait qu'à Genève tout prend du temps, il n'a pour l'heure rien concrétisé. Une employée du DAC se dit traumatisée par les coups de poing du magistrat. «Je suis complètement déstabilisée par la suspension de Ninian Hubert. Patrice Mugny agit sans cohérence. Est-ce qu'il prend goût au pouvoir au point d'en oublier la culture?»

Le «Khmer Vert» contesté par les siens

L'attitude impulsive du magistrat a aussi du bon. Ses proches lui reconnaissent une action positive dans la gestion administrative du DAC. Patrice Mugny, décrit comme un homme droit et franc, a su insuffler davantage de transparence au sein de son département. Entier, l'édile n'a pas peur de prendre des décisions. Patrice Mugny ne se préoccupe pas du qu'en-dira-t-on. «Pour le moment, personne n'est venu me faire des critiques. C'est vrai qu'en politique on prend parfois des décisions impopulaires. C'est normal. Si certaines personnes grognent dans leur coin, eh bien, qu'elles grognent!» lance-t-il.

Seulement voilà. Certains collègues du Parti écologiste de la Ville sont très agacés par celui qui est surnommé «le Khmer Vert». Partisans de la méthode douce et de la concertation, les Verts pourraient souffrir d'un déficit d'image. Sur la forme, mais aussi sur le fond: à la gauche de la gauche, Patrice Mugny n'a pas hésité à critiquer le ministre écologiste Robert Cramer dans la presse genevoise, lui reprochant de ne pas avoir rompu la collégialité au sein du gouvernement cantonal lors du vote du budget de l'Etat. Plusieurs élus municipaux craignent que Patrice Mugny, plus proche de l'Alliance de gauche que des Verts, n'affaiblisse le parti. Car en début de campagne pour les élections cantonales de l'automne 2005, chaque geste compte.