On savait les réseaux sociaux officier comme un tout-à-l’égout des rancœurs, des haines et des colères. Mardi, ils ont offert aux utilisateurs un exemple accompli de ce qui se fait plus ordurier. La journaliste de la RTS Jennifer Covo en a fait les frais, à la suite d’une interview d’Alain Berset réalisée dimanche soir, au 19h30, à propos de la gestion de la pandémie par la Suisse.

S’en est suivie une avalanche de propos injurieux, méprisants, sexistes et ignominieux, qui ne méritent pas d’être rapportés ici, sauf à vouloir afficher la profonde indigence intellectuelle de leurs auteurs. Que s’est-il donc passé sur le plateau pour que survienne un tel acharnement? Les haineux reprochent à la journaliste des questions orientées et répétées sur le peu d’empressement de la Suisse à prendre des mesures plus sévères devant les chiffres alarmants. Inutile de dire que ces critiques sont le fait de ceux qui ont une opinion inverse.

«Un espace de théâtralisation»

Et c’est ici que l’ampleur de l’affaire renseigne sur le climat social extrêmement tendu depuis l’avènement de la deuxième vague. Outrancières et outrageuses, ces attaques traduisent sans doute aussi le ras-le-bol d’une partie de la population devant les mesures prises par les autorités. Depuis le début de l’automne, la fracture se creuse entre les tenants de la ligne sanitaire et ceux qui placent les libertés au premier plan. Incapables d’analyser les ressorts de leur courroux, les moins futés invectivent les messagers au lieu de fustiger le message.

Dans le cas présent, le bouc émissaire est idéal, puisqu’il est incarné sur un plateau de télévision. «Tout ce que les médias font est interprété à l’aune des a priori que les acteurs ont de la situation, explique Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne. Si les réseaux sociaux sont une loupe grossissante, on ne peut ignorer le clivage social qui nourrit cette tension. Après les oppositions plus anecdotiques, comme lors des premières manifs anti-masques, la contestation s’est renforcée devant les restrictions de liberté. Elle trouve sur les réseaux sociaux un espace de théâtralisation.»

Certains politiciens en font métier, un genre de populisme à bon compte. Le conseiller national UDC Yves Nidegger le sait bien, qui y est aussi allé de son commentaire désobligeant, remettant en cause les qualités journalistiques de cette interview. Un prétexte permettant de réaffirmer l’UDC comme le parti le plus opposé aux restrictions? Yves Nidegger n’en disconvient pas totalement: «Je suis paramétré pour réagir de manière allergique à l’autorité arbitraire, car pas prêt à accepter la soviétisation de la société. Deux agacements se sont télescopés, envers le boulot journalistique et envers l’Etat.»

Devant le déferlement, la RTS a émis un communiqué «suite auquel s’est heureusement développé un élan de soutien, note Pierre-Olivier Volet, rédacteur en chef adjoint. Cela étant, dans un monde tenté par le «tout est permis», il faut rappeler que certaines choses ne sont pas tolérables et tombent sous le coup de la loi.» Même pour ceux qui barbotent dans la fange du caniveau.