«A Fribourg, le préfet est une sorte de saint Nicolas. Il a un rôle de conciliateur. Mais il doit aussi trancher, guider». Cette explication, c’est Carl-Alex Ridoré lui-même qui la livrait à Swissinfo en 2008, année de son élection à la Préfecture de la Sarine. Neuf ans plus tard, rien ne colle moins à la situation que cette image du saint patron.

Fin mars, la RTS a en effet révélé que le Conseil d’Etat menace son préfet d’ouvrir une enquête administrative s’il ne parvient pas à ramener le calme dans sa maison. En cause: plusieurs vagues de départs dans son personnel, qui met en péril le bon fonctionnement de l’institution. Mais à qui la faute?

Berset-Levrat-Ridoré

Retour en 2008. Les projecteurs sont braqués sur le canton de Fribourg. Les électeurs sarinois ont en effet élu le premier préfet de couleur de l’histoire. Ils ont aussi chassé du même coup le PDC de son bastion pour y placer un socialiste. Né en Suisse de parents haïtiens, Carl-Alex Ridoré incarne, avec Christian Levrat et Alain Berset, cette nouvelle génération de socialistes fribourgeois ambitieux et talentueux.

Le préfet Ridoré semble intouchable. Il est ce roi mage bien calé sur son chameau, un rôle qu’il endosse réellement début janvier lors du traditionnel cortège. En 2011, lors des élections cantonales, aucun autre candidat ne vient se mettre sur sa route. En 2016, PDC, PLR et UDC, qui ont conclu une entente dans l’objectif, manqué, d’affirmer le pouvoir de la droite au sein de l’Exécutif cantonal, laissent aussi le chemin libre au socialiste qui revendique un nouveau mandat à la tête de la Préfecture de la Sarine. Ils ne font que soutenir mollement la candidature d’un indépendant, Adrien de Steiger.

Le scénario se répète

Durant la campagne, Carl-Alex Ridoré n’est pas attaqué frontalement alors qu’il connaît déjà des difficultés dans l’exercice de ses fonctions. Au Grand Conseil, les premières interventions datent même de 2012. Un député s’inquiète alors de la gestion du personnel de la Préfecture de la Sarine en raison de plusieurs départs. Rebelote en 2015. Un audit pointe l’autoritarisme et les méthodes de gestion du préfet. Sauf que le scénario se répète aujourd’hui. Deux conseillères juridiques viennent en effet de jeter l’éponge.

Cette cascade de démissions envenime les relations entre le préfet socialiste et la conseillère d’Etat verte Marie Garnier, qui se connaissent pourtant de longues dates. Rien ne va plus. Dans l’épisode actuel, qui secoue le district, Carl-Alex Ridoré va même jusqu’à demander la récusation de sa ministre de tutelle.

Arrière-goût électoral

Qui, de l’un ou de l’autre, porte quelles responsabilités dans les défaillances de la Préfecture? Qu’importe. Car au-delà des modes de fonctionnement de deux élus, la droite sort l’artillerie lourde. Et c’est bel est bien le préfet qui est fragilisé. Organe de surveillance des communes, la Préfecture est-elle toujours crédible alors qu’elle dysfonctionne elle-même?

Depuis la semaine dernière et la divulgation de cette nouvelle crise, l’UDC, le PLR et le PDC demandent des comptes. Probablement qu’ils salivent déjà de la perspective de ravir la préfecture sarinoise aux socialistes, en 2021. Officiellement, ça ne se dit pas ainsi. Par contre, la droite s’inquiète ouvertement des conséquences de cette atmosphère délétère pour les administrés.

Le préfet, ce moteur

Les craintes sont justifiées. Dans le canton de Fribourg, le préfet accompli de multiples tâches. Elu par le peuple, il est notamment chargé du développement du district, des collaborations intercommunales dans des domaines aussi variés que la culture, la santé, la mobilité, l’aménagement du territoire. Il délivre des autorisations de divers types, préavise les permis de construire. Il est aussi responsable du maintien de l’ordre. La Sarine, avec la Ville de Fribourg, constitue le cœur du canton. Son préfet est donc naturellement plus exposé.

Un dossier plus particulièrement inquiète les élus: le projet de fusion du grand Fribourg, tout juste mis sur les rails. Nombre de syndics et d’élus contactés l’affirment: le préfet est un acteur clé d’un processus de fusion. Il doit en être le moteur mais aussi le médiateur. Personne d’autre que lui ne peut avoir cette compétence. Carl-Alex Ridoré aura-t-il la confiance de ces partenaires pour faire avancer le projet?

Inquiétudes également concernant la procédure entamée pour réaliser plusieurs routes de contournements. Plus prosaïquement, le départ des deux conseillères juridiques pourrait encore amplifier les retards déjà constatés dans la délivrance de permis de construire. La législature s’annonce décidément très compliquée pour Carl-Alex Ridoré.


Carl-Alex Ridoré: «Je suis d’une sérénité absolue»

Menacé d’une enquête administrative, le préfet demande davantage de moyens pour exercer sa fonction et motiver son personnel.

Le Temps: La Préfecture de la Sarine connaît d’importants mouvements dans son personnel. Pourquoi ne parvenez-vous pas à retenir vos employés?

Carl-Alex Ridoré: Il est plus que temps d’améliorer les conditions-cadres du personnel, en modernisant la loi sur les préfets. Cette loi date de 1975 et n’est plus du tout adaptée au contexte actuel.

– Concrètement, que faut-il changer?

– J’ai identifié depuis longtemps trois problèmes d’ordre structurel. Il y a tout d’abord le manque de personnel. Comme d’autres services étatiques, les préfectures fribourgeoises sont victimes d’un gel des engagements, décidé dans le cadre d’un programme d’économies, alors que les tâches et exigences ne cessent d’augmenter.

Il y a ensuite le manque de reconnaissance du personnel de l’Etat dans son ensemble, et pas uniquement en termes de valorisation salariale. Enfin, une modernisation de la loi sur les préfets doit nous accorder toutes les compétences en matière d’engagement. Un préfet doit pouvoir désigner son lieutenant de préfet et en définir le nombre. J’en avais un seul, j’en ai obtenu un deuxième et il m’en faudrait trois.

– Reste que vous ne pouvez pas attendre la révision d’une loi. Comment la Préfecture pourra-t-elle fonctionner dans l’immédiat, avec le départ annoncé de vos deux conseillères juridiques?

– Les postes à repourvoir seront mis au concours et il y aura des solutions de transition. Par chance, une des conseillères juridiques démissionnaires a accepté de travailler jusqu’à cet été, sur la base d’un mandat ponctuel. Il n’y aura ainsi pas de rupture.

– Et vous, êtes-vous prêt à remettre en question votre manière de fonctionner?

– Je n’entrerai pas dans des questions d’ordre personnel. Je tiens cependant à dire que les derniers départs n’ont rien à voir avec de quelconques difficultés relationnelles avec moi. Dès mon entrée en fonction, j’ai identifié des problèmes de fonctionnement. J’ai moi-même initié une réorganisation et revu les méthodes de fonctionnement. Ce travail porte ses fruits et il sera poursuivi.

– Et si le Conseil d’Etat lance une enquête administrative?

– Je suis d’une sérénité absolue. Si l’Etat a besoin d’une enquête administrative pour se rendre compte de la pertinence de ce que je réclame depuis longtemps, à savoir la modernisation de la loi sur les préfets, grand bien lui fasse.

– Pourquoi avoir demandé la récusation de Mme Garnier, votre ministre de tutelle?

– Les raisons sont couvertes par le secret de fonction.

– Les partis de droite demandent des comptes. Y voyez-vous le signe d’une reconquête de la Préfecture pour les prochaines élections de 2021?

– Je me garderai bien d’interpréter les déclarations des uns et des autres. Je préfère placer mon énergie et ma vigilance dans l’accomplissement de mes tâches, dans le suivi des dossiers dont j’ai la charge et dans l’accompagnement des activités de la Préfecture. Je n’ignore pas pour autant le contexte politique. Mais il me dérange seulement dans la mesure où il perturbe mes collaborateurs alors qu’ils font tous un excellent travail, au service de la population.