Des paquebots, ou des dinosaures sur l'Alpe. C'est ainsi que le chef du Service des bâtiments, monuments et archéologie du Valais, Bernard Attinger, qualifie les grands hôtels historiques bâtis dans le canton entre 1815 et 1914, et dont l'inventaire officiel vient d'être dressé. 515 bâtiments, dont 24% ont purement disparu, 60% ont été transformés ou lourdement transformés et seuls 16% possèdent encore un potentiel patrimonial, économiquement exploitable.

Des monstres de bois et de pierre apparus là où, jusqu'alors «seules les églises tranchaient avec l'architecture vernaculaire». Ce qui avait obligé les bâtisseurs de l'époque à importer ou inventer une nouvelle architecture. Comme souvent «la pierre a survécu à l'usage pour lequel elle avait été érigée» et les grands hôtels, destinés à une élite fortunée privilégiant les longues villégiatures ont peu à peu fermé leurs portes dès la Première Guerre mondiale, puis la crise de 1929.

Après la Deuxième Guerre mondiale, on ne s'est plus beaucoup occupé des paquebots et des dinosaures, on a bâti à tour de bras de nouveaux types d'hôtels plus adaptés au tourisme de masse hivernal. C'est alors, toujours selon Bernard Attinger, que les Valaisans, en matière architecturale, récupèrent leurs traditions certes «mais en les pervertissant, pour inonder le paysage de faux chalets, illusoires fac-similés destinés à faire croire aux touristes de cette fin de siècle qu'ils résident chez l'habitant».

Des résurrections spectaculaires de dinosaures ont pourtant eu lieu ici et là. L'Hôtel du Terminus à Sierre, par exemple, redevenu temple gastronomique sous la houlette de Didier de Courten. Ou le fameux Grand Hôtel Bella Tola à Saint-Luc, s'inscrivant dans la tendance contemporaine des hôtels de charme et répondant aux nouvelles exigences - piscine, wellness, etc.

Lourds investissements

Pour une dizaine de ces vénérables bâtisses possédant encore un réel potentiel de développement, l'Ecole suisse de tourisme basée à Sierre a tiré un bilan détaillé et lancé quelques pistes à l'usage de leurs propriétaires. Mais, après l'inventaire dressé par l'ethnologue Hildegard Loretan et l'historienne Véronique Ribordy, des visites sur place ont montré, selon le conseiller d'Etat Jean-Jacques Rey-Bellet qu'il n'était pas simple de ressusciter un dinosaure.

Les «problèmes récurrents» sont en effet fort nombreux: «Mise aux normes urgentes (incendie, sanitaires) qui demandent de lourds investissements, un manque de connexions internet et de publicité, liés souvent à l'âge avancé des propriétaires sans succession intéressée, un manque de confort pour répondre à une clientèle toujours plus exigeante.» Et qui ne se satisfait évidemment plus d'une salle de bain commune à l'étage.

Tout n'est pas complètement perdu, cet inventaire se voulant également, face à l'ampleur des rénovations nécessaires, «une aide à la décision pour les crédits LIM et pour les subventions d'objets encore dignes de protection». On peut également, comme Bernard Attinger, tirer une autre leçon de cette épopée et voir dans la disparition de ces grands hôtels «provoquée par des changements économiques et une mobilité accrue», la préfiguration d'un autre déclin: celui «des stations de 10 000 à 30 000 lits basées exclusivement sur le tourisme de neige, qui va lui aussi disparaître - ou en tout cas fortement se modifier suite aux changements climatiques annoncés».