La marmite de la Mère Royaume échauffe-t-elle encore le cœur des Genevois? Sans doute, si l'on considère l'afflux massif de badauds aux célébrations de l'Escalade, qui faut-il le rappeler commémorent la victoire des Genevois sur leurs assaillants savoyards dans la nuit du 11 au 12 décembre de l'an 1602. Mais l'esprit de résistance qui anima Jean Canal et les 17 autres martyres genevois de cette nuit noire circule-t-il aujourd'hui encore entre les verres de vin chaud, les marmites en chocolat et les guêtres des arquebusiers qui dès ce matin battent le pavé de la Cité de Calvin? Réponses contrastées.

Mythe fondateur

Depuis sa création en 1926, la compagnie de 1602 organise la manifestation, en particulier le cortège historique qui en est le point central. Lorsqu'il s'entend dire que certains des spectateurs la considèrent au mieux comme une occasion de sortir en famille, au pire comme un Carnaval, Eric Boillat, responsable de la communication à la compagnie, sursaute: «Bien sûr que l'Escalade est une réjouissance: mais il ne s'agit pas que de se déguiser pour participer à une fête de confiseurs. L'Escalade relie le Genevois à l'un des mythes fondateurs de sa Ville.»

Force est en tout cas de constater qu'avec ses 2500 membres, la compagnie de 1602 est la plus grande société à but historique de Suisse. Elle peut se prévaloir d'une cote d'amour certaine chez les patriotes genevois, et nourrir à ce titre de grandes ambitions: ainsi l'an prochain prévoit-elle de faire courir les festivités du 400e anniversaire de l'Escalade non pas sur trois jours, mais sur plus de six mois, du 1er juin au 15 décembre 2002. Avec des intervenants aussi divers que les Musées de la Ville, l'Orchestre de Chambre de Genève, ou les vétérans du Beau Lac de Bâle.

Anachronique?

Est-ce trop en faire? Au public de juger. Toujours est-il que l'immuabilité du discours qui entoure l'Escalade peut paraître anachronique. Comme pour Bernard Lescaze, historien et député radical au Grand Conseil, qui, s'il ne nie pas en bloc les vertus patriotiques de la fête, reconnaît toutefois que celle-ci souffre d'une perte de sens «à vouloir reconstituer, année après année et de manière figée, une Genève qui n'existe plus». Il y a donc bien toujours célébration, mais d'un mythe transplanté dans un nouveau terreau: la Genève d'aujourd'hui, socialement, politiquement et confessionnellement bien différente de ce qu'était la Rome protestante. «De plus, poursuit Bernard Lescaze, la signification même de l'Escalade ne peut plus être la même aujourd'hui qu'au XVIIe siècle: en 1602, elle était le symbole d'une indépendance chèrement défendue contre les Savoyards. Depuis l'entrée de Genève dans la Confédération en 1813, la donne n'est plus la même.»

Mythe identitaire

Cela dit, c'est tout de même une forme de proclamation identitaire qui fournit la clé de l'Escalade. Et dans cette problématique, 1926 revêt une importance particulière: c'est cette année-là, rappelons-le, que la compagnie de 1602 donne à la manifestation sa forme actuelle. Or, à cette époque, la proportion de la population non genevoise sur le territoire cantonal s'accroît, à tel point que Léon Nicole – vaudois et qui plus est socialiste – sera élu en 1933 au Conseil d'Etat. C'est dans ce contexte que naît la compagnie. Fondée par des Genevois de souche issus des milieux de droite, elle va porter son choix sur l'Escalade pour resserrer la population native sur son génie du lieu.

Pourtant, avant cette date, l'histoire de la manifestation est beaucoup plus intermittente, et la fête a pris des formes multiples: un cortège, déjà, lors du 300e anniversaire, en 1902; une célébration du souvenir des victimes dans la cathédrale Saint-Pierre, comme aux premières heures du XVIIe siècle; il lui est même arrivé de ne pas avoir lieu, comme sous le gouvernement aristocratique des années 1782 à 1790. Mais l'entre-deux-guerres va ancrer solidement l'Escalade dans le calendrier genevois, et faire, après 324 ans, d'un mythe fondateur un mythe identitaire.