L'ours, assis sur une charrette, a l'air toujours aussi satisfait et repu, et le vaillant lion qui le tire transpire tout autant. Mais les écussons des deux cantons de Berne et de Zurich ont disparu de l'affiche que l'UDC zurichoise avait concoctée cet été pour exprimer son opposition à la nouvelle péréquation financière. Et le texte a été légèrement retouché: la crainte n'est plus de travailler pour les paresseux, mais seulement pour les fatigués.

Même dans sa version adoucie, on ne va pas voir l'affiche dans les rues de la métropole des affaires. Seuls quelques encarts publicitaires dans les journaux sont prévus. «Le combat est de toute façon perdu. Nous devons rassembler nos forces», explique Claudio Zanetti, le secrétaire de l'UDC zurichoise. La virulente section ne met pas vraiment de l'eau dans son vin. Les deux versions se côtoient encore sur son site internet. Et les médias ont suffisamment relayé le motif pour que l'équivoque ne soit pas permise. L'ours bernois s'est mué en symbole de tous les cantons trop peu disciplinés qui vivent aux crochets des malheureux Zurichois.

Et les griefs envers le deuxième plus grand canton de Suisse n'ont rien perdu de leur acuité. «Prendre le taureau uranais ou le bouquetin grison comme symbole? On n'a pas besoin de s'acharner sur les petits. Mais je ne vois pas pourquoi on devrait entretenir Berne. Il a toujours été très riche. Il réunit toutes les conditions pour être un canton puissant: il abrite la capitale, jouit d'une situation centrale bien desservie par les transports, de régions touristiques offertes par une nature généreuse: que demander de plus?» dit Claudio Zanetti.

Les ressentiments zurichois parce que Berne a été choisie comme capitale sont-ils encore si vivaces? «Mais non, pas du tout, c'est ici qu'il y a de l'action, pas à Berne», répond ce Zurichois originaire des Grisons. Qui s'empresse d'ajouter que l'affiche dans sa première version visait aussi la section bernoise de l'UDC: «Ils ont ruiné le canton, avec leur système de copinage.»

Il en faut plus pour énerver Christoph Neuhaus, le secrétaire de l'UDC bernoise, qui réplique avec un flegme digne de l'ours de son canton: «Zurich connaît aussi une forte redistribution des ressources à l'intérieur du canton. La ville et l'Oberland zurichois profitent de la Goldküste. La péréquation veut faire la même chose au niveau national. Et regardez Swissair, on a aussi envoyé de l'argent à Zurich pour sauver des places de travail.» Berne, secoué par la débâcle de la Banque cantonale, a lancé les premiers plans d'austérité dès le début des années 1990. Le canton peut présenter depuis sept années consécutives des comptes dans les chiffres noirs. Zurich a plongé méchamment dans le rouge lors du dernier exercice.

Alors que Zurich a un passé de ville industrielle aux mains des corporations de métiers, Berne, ancienne grande puissance patricienne, a une longue tradition de ville militaire et administrative. Le canton, qui comptait à la fin de l'Ancien Régime près de 40% de la population de la Suisse, est encore l'une des forces dominantes à la création de l'Etat moderne en 1848. Son influence au parlement fédéral ne cesse toutefois de diminuer, comme la députation du canton au Conseil national.

Christoph Neuhaus reconnaît toutefois volontiers que l'image de l'ours qui prend ses aises face à un lion zurichois stressé garde toute son actualité. «Cela me frappe chaque fois que je descends du train à Zurich.» Il l'illustre avec un cours rapide de Bärndütsch: «Chez nous, on prend le temps, on est bhäbig, on fait les choses toujours selon le même rythme, gäng wie gäng.» D'ailleurs, le dialecte bernois est, depuis vingt ans, la clé du succès du groupe de rock Züri West. A chaque fois qu'il se produit à Zurich, il fait salle comble. Comme lorsqu'il a joué en septembre dernier au très zurichois Theaterspektakel.

Berne, ville de fonctionnaires qui attend de voir venir… Doris Fiala, la présidente du Parti radical zurichois, réfute avec vigueur: «Il faut dépasser ces clichés. C'est vrai, je suis inquiète de la charge qui va peser sur Zurich avec la nouvelle péréquation. Mais c'est de l'arrogance pure de traiter les autres de paresseux.»

Zurich n'en cultive pas moins un sentiment certain de sa supériorité. Ce que Lukas Briner, directeur de la Chambre zurichoise de commerce, décrit joliment comme suit dans une récente interview à la NZZ: «Les conseillers d'Etat ou les chefs d'entreprise zurichois, quand ils participent à une réunion nationale, repartent tout de suite dans leur limousine noire au lieu de tomber la veste et de boire encore quelque chose avec les autres. On ne doit pas faire sentir aux autres que l'on joue dans une autre ligue.»

Lorsque Peter Good, le président de l'UDC zurichoise, est venu présenter sa position aux «frères» bernois, il a été écouté sans être sifflé. Le vote ensuite a été sans appel: 303 voix contre 16 en faveur de la péréquation.