Lise-Marie Graden a le rire léger et la boutade facile. La socialiste de 47 ans est loin de l’image a priori austère d’une préfète, fonction régalienne par excellence, garante de l’ordre et de la sécurité en terres fribourgeoises. «La préfecture de la Sarine, elle m’est un peu tombée dessus…», commence la magistrate, assise dans les locaux de la Grand-Rue de Fribourg. Elle se reprend, trouve la formule un peu négative et préfère parler de «révélation». Elle rit. Un humour qui peine à cacher un respect des institutions chevillé au corps pour celle qui fut pendant près de dix ans la cheffe du Service cantonal de la justice, ainsi qu’un profond sentiment de responsabilité.

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«C’est un poste particulièrement cher au cœur des Fribourgeoises et des Fribourgeois, il faudra se montrer à la hauteur», confie-t-elle, consciente des attentes. Elles sont nombreuses. Lise-Marie Graden a marqué l’histoire de son canton, dont elle est, depuis le 1er janvier, la toute première femme préfète. Durant la campagne (à Fribourg, les préfets sont élus par le peuple), Lise-Marie Graden a senti un profond soutien. «Des hommes, des gens de sensibilité de droite, venaient me dire qu’ils souhaitaient voir une femme à ce poste», raconte-t-elle, ne s’expliquant pas pourquoi cette fonction est demeurée un bastion masculin jusqu’ici imprenable.

Entre Tramelan et Montreux

L’élection ne fut cependant de loin pas une formalité. District le plus peuplé avec ses quelque 100 000 habitants, la Sarine est un terrain compliqué avec ses deux cercles électoraux, ville de Fribourg et Sarine-Campagne. La socialiste est finalement élue, le 28 novembre, à l’issue du second tour, avec près de 57% des voix.

Des sept préfets en poste, Lise-Marie Graden est la seule femme et l’unique représentante d’un parti de gauche. Un tour de force, d’autant plus que la nouvelle élue n’est pas Fribourgeoise d’origine, installée dans le canton depuis l’âge de 25 ans. Née à Lausanne, fille de médecins alémaniques – père généraliste et mère psychiatre –, elle a en effet vécu jusqu’à 10 ans à Tramelan, dans le Jura bernois, avant d’emménager sur la Riviera vaudoise, à Montreux. Durant sa jeunesse, elle a longtemps rêvé de porter la blouse blanche de médecin. Son père l’en a découragé. Ce sera finalement le droit, choix qu’elle ne regrettera jamais.

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Après une licence à l’Université de Lausanne, elle enchaîne avec un postgrade de justice criminelle à l’Université de Newark, dans le New Jersey, puis avec un brevet d’avocate à Genève. Entre-temps, elle s’installe à Fribourg, où elle rejoint son compagnon d’alors, Raphaël Kummer, fondateur de l’espace culturel du Nouveau Monde. «Je suis venue par amour, je suis restée par amour de la ville», sourit Lise-Marie Graden. En 2001, jeune mère de famille – elle a trois enfants actuellement âgés de 21, 19 et 15 ans –, elle entre au Service de la justice comme conseillère juridique. Elle y gravira les échelons jusqu’à en devenir la cheffe en 2012.

Si elle a toujours eu le cœur à gauche, Lise-Marie Graden n’avait pas forcément pensé s’engager en politique. C’est en 2010 que l’actuel syndic de Fribourg, Thierry Steiert, à l’époque son collègue en tant que secrétaire général de la Direction de la sécurité et de la justice, lui demande de se présenter sur la liste PS pour le Conseil général de la ville. Elle estime n’avoir aucune chance et se décide «à la dernière seconde». Surprise, elle fait une belle élection. «Celle-ci impliquait une responsabilité, je me suis engagée à fond», souligne-t-elle. En 2015, elle préside le législatif. Mais l’année suivante, c’est la désillusion.

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Présentée comme une des favorites pour l’élection au Conseil communal (exécutif) de Fribourg en 2016, Lise-Marie Graden échoue d’un rien. Pour seulement 12 voix, elle termine derrière le chrétien-social Pierre-Olivier Nobs. C’est un coup d’arrêt à sa carrière politique, mais pas la fin. En 2021, la direction de son parti vient de nouveau la chercher. Carl-Alex Ridoré, qui fut le premier préfet socialiste de Sarine, a annoncé qu’il ne se représentait pas. Elle ne s’était jamais imaginée préfète. Elle hésite. La socialiste «adore son job» au Service de la justice, où elle apprécie faire le «lien entre le 3e pouvoir et le Conseil d’Etat». Elle se lance. L’ensemble des forces de gauche soutiendra sa candidature.

Permis de chasse et de construire

Aujourd’hui, Lise-Marie Graden découvre cette fonction protéiforme, organe de recours, qui concentre une multitude de prérogatives allant des permis de construire aux autorisations de manifestations, sans oublier la présidence de plusieurs associations de communes comme les réseaux de santé, qui gèrent les EMS et les soins à domicile notamment.

Mon lieutenant de préfet s’est aussi demandé s’il devait changer la dénomination en lieutenant de préfète. Je lui ai dit qu’il n’aurait pas besoin

Première préfète fribourgeoise, elle est également consciente du symbole qu’elle représente. «Bien sûr, il y a déjà eu des femmes à des postes plus élevés, au Conseil d’Etat et au Conseil fédéral, mais ce n’est pas rien», souligne-t-elle. Une situation inédite qui va provoquer une féminisation de la fonction au cœur de la législation fribourgeoise. Et qui va bousculer les habitudes. «Mon lieutenant de préfet s’est aussi demandé s’il devait changer la dénomination en lieutenant de préfète. Je lui ai dit qu’il n’aurait pas besoin.» Et de conclure en riant: «Je crois que ma réponse l’a soulagé.»


Profil

1974 Naissance à Lausanne.

1996 Licence en droit à Lausanne. Brevet d’avocate en 2000 à Genève.

1999 Installation à Fribourg.

2008 Cheffe adjointe du Service de la justice de Fribourg. Cheffe en 2012.

2011 Election au Conseil général de Fribourg

2021 Election à la préfecture de la Sarine


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