Des palettes de chantier, des projecteurs et des diffuseurs de chaleur accrochés aux parois, appréciés en cette matinée d'octobre. Voilà pour l'aménagement intérieur de la «Dreispitzhalle». A l'extérieur, le vacarme des camions livreurs qui traversent les rails. C'est la rue Helsinki, non loin de la rue Florence, suite de dépôts et de garages. Les containers multicolores et entassés limitent l'horizon. On pourrait imaginer un port du nord de l'Europe. En réalité, le Dreispitz est une zone à cheval entre les deux Bâle, au sud-est de la cité rhénane. Difficile au premier coup d'œil d'y imaginer des lofts pour salaires dodus, des ateliers de création, voire des galeries, une Haute Ecole d'art et des vélocipédistes. Et pourtant.

Les ambitions

Cette zone de 50 hectares, bétonnée mais cernée d'espaces verts, fait travailler les méninges des urbanistes et autorités bâlois depuis une quinzaine d'années. La Fondation Merian, propriétaire des terrains, a mandaté les architectes stars de la région Herzog & de Meuron pour une étude d'aménagement urbain, «Vision Dreispitz», présentée en 2002. Avec une ambition de taille: la culture, ses acteurs et ses étudiants insuffleront un nouvel élan. On se souvient du quartier ouest de Zurich, le «Züri West», longtemps sous les reliques des industries, devenu ces dix dernières années un havre de sorties nocturnes et de galeries.

«Nous aimerions mixer habitations, formation, création tout en conservant le caractère industriel qui fait aujourd'hui l'identité du lieu», explique le président de la Fondation, Lukas Faesch, qui reçoit les médias dans la «Dreispitzhalle». Ce week-end coïncide avec une première étape symbolique. En guise d'inauguration, ce point d'attache de la rue Helsinki accueille le festival «Shift», consacré aux arts électroniques. Cette halle de 1500 m2, maculée de blanc pour l'occasion, doit - désormais transformée en centre d'événements culturels - profiler le quartier comme univers en gestation.

Traversé sur sa longueur par le tram, le Dreispitz prend naissance non loin de la gare de Bâle, de l'autre côté des voies, et s'étire jusqu'au Schaulager, entrepôt d'art contemporain ouvert en 2003. Le destin de cette zone est très lié à la Fondation Merian, soutien majeur dans le développement de la ville. Au XIXe siècle, Christoph et Margaretha Merian sont de riches propriétaires terriens et de grands philanthropes dont le testament fait de Bâle leur unique héritier. Aujourd'hui, la Fondation, tournée vers le social et la culture, dispose de 900 hectares répartis sur cinq cantons.

Dès 1901, le Dreispitz fait office de «dépôt public de matériaux» avec les entreprises de logistique pour principales utilisatrices. Aujourd'hui, il abrite environ 350 entreprises. Depuis plusieurs décennies, la Fondation, soutenue par les autorités, s'interroge sur le lifting d'une région que les bouleversements sociaux et industriels pourraient un jour léser. Lukas Faesch: «En tant que cité frontalière, Bâle doit composer avec des possibilités d'expansion restreintes. La place se fait rare.»

La vision avancée en 2002 par les architectes bâlois qui a permis l'élaboration d'un plan directeur imagine une rue transversale, baptisée «Broadway», boulevard de verdure qui serait jalonné d'habitations, des lofts avant tout destinés à des hauts salaires. A partir de là, trois quartiers - «Manhattan», «Soho» et «Queens» - se distingueraient en fonction des bâtiments adjoints aux infrastructures actuelles: de hauts immeubles à l'entrée nord, suivi d'un Campus à l'est, inspiré par celui de Novartis, et d'un quartier résidentiel à l'ouest. La métamorphose, si elle se concrétise, pourrait durer un quart de siècle et représenter, selon la presse bâloise, un investissement global privé de 1,5 milliard.

Concentrer les forces

La Fondation Merian, qui a déjà investi 2 millions et en prévoit 120 autres, s'empresse d'ajouter qu'elle ne veut pas abolir l'atmosphère actuelle. Toutefois, estime-t-elle, une concentration de forces autour d'un centre de création, à l'image de ce qui s'est fait à Zurich avec la Löwenbrau Areal, peut doper l'univers culturel de la région.

Pour l'heure, ce projet d'urbanisme laisse les Bâlois de la ville encore passablement indifférents, note un journaliste local. Ce quartier est surtout fréquenté pour ses centres commerciaux et sa mue devra se faire pas à pas, surtout parce qu'elle concerne deux cantons. Une étape encourageante vient d'être franchie: mi-septembre, les citoyens de Münchenstein, côté Bâle-Campagne, ont donné leur feu vert au plan de quartier pour le port franc situé sur leur commune et appelé à accueillir notamment la future Haute Ecole d'art. Le gouvernement se prononcera d'ici au début de 2009.