Saïda Keller-Messahli

«L’islam radical s’est invité dans les mosquées suisses»

Après des années d’enquête, la présidente du Forum pour un islam progressiste publie à Zurich «La Suisse, plaque tournante islamiste». Sans concessions et de façon documentée, elle y dénonce l’infiltration et la propagation d’un islam radical dans les lieux de culte musulmans

La Suisse, plaque tournante islamiste. C’est le titre inquiétant de l’ouvrage signé par Saïda Keller-Messahli, présidente et directrice du Forum pour un islam progressiste. Depuis des années et sans relâche, la Zurichoise d’origine tunisienne enquête sur les mosquées suisses, alerte et dénonce la montée du salafisme. Selon elle, la plupart des lieux de culte sont infiltrés par les courants radicaux, lesquels font le lit du djihadisme. Après le sanglant attentat de Barcelone, perpétré par un jeune radicalisé dans une mosquée, ainsi qu’une enquête du Tages-Anzeiger révélant qu’un imam prêchait la haine à Bienne, son livre sonne comme une mise en garde alarmante.

Pensez-vous que l’imam démasqué à Bienne soit un cas particulier?
Non, je ne le pense pas. Ce cas a été rendu public, mais d’autres sont encore dans l’ombre. La Suisse compte plusieurs prédicateurs islamistes et certaines mosquées, albanaises surtout, invitent régulièrement des prédicateurs salafistes étrangers. Comme celles de Regensdorf (ZH), de Viège et de Brigue. Car le wahhabisme, qui fonde la pensée salafiste, a mis le grappin sur les pays balkaniques musulmans après les guerres des années 90.

La plupart des mosquées suisses seraient dangereuses. N’exagérez-vous pas le danger?
Non. L’islam radical s’est invité dans les mosquées suisses. Mon travail est un travail d’alerte. Je montre ce qui, sur le plan organisationnel, est mis en œuvre, à notre insu, pour nous imposer un mode de vie différent. J’explique comment des organisations islamistes internationales s’appuient sur nos mosquées pour investir notre pays. Il s’agit d’une stratégie globale qui vise à implanter un islam conservateur, rétrograde, discriminant et parfois violent.

Quel est votre «modus operandi» d’enquêtrice?
Outre mes recherches et mes contacts, j’ai aussi des relais dans les prisons, où une forte proportion de détenus sont musulmans. Je reçois des informations que ni les journalistes ni les politiques ne possèdent, j’ai accès à la littérature salafiste qui y circule, imprimée en Arabie saoudite, au Kosovo, en Macédoine et en Bosnie. Ce qui me permet d’affirmer qu’on ne devrait pas envoyer d’imams dans les prisons, mais des travailleurs sociaux ou des psychologues uniquement.

Ce serait une inégalité de traitement par rapport aux détenus d’autres confessions…
Sauf que, dans la religion musulmane, le concept d’aumônier n’existe pas. On l’a inventé par souci d’égalité, justement. S’il faut absolument s’y soumettre, sachons au moins qui ils sont. Car il n’existe aucune liste des imams aumôniers, contrairement à ce qui se passe pour les aumôniers catholiques ou protestants. Ceux sur lesquels j’ai fait des recherches ne sont pas dignes de confiance.

Vous vous en prenez aussi aux jardins d’enfants islamiques?
Chaque mosquée ou presque a son jardin d’enfants ou son groupe de jeunes. Plusieurs mosquées proposent des gardes d’enfants le week-end ou des camps de vacances, or il s’avère que ce sont des lieux d’endoctrinement religieux. Une étude autrichienne a démontré que plus de la moitié de ces lieux véhiculaient des valeurs non compatibles avec la démocratie. L’auteur de cette étude, d’origine turque, a été accusé de manipulation et une commission indépendante se penche actuellement sur son travail. En Suisse alémanique, des imams donnent des cours d’islam à l’école publique. Personne ne s’offusque du fait que le matériel didactique provient d’Arabie saoudite ou de Turquie.

Mais le salafisme ne conduit pas immanquablement au djihadisme!
En effet, mais tout djihadiste est un salafiste. Le salafisme est une idéologie radicale, qui diabolise notre manière de vivre et notre société au point de déshumaniser ceux qui ne vivent pas selon sa doctrine. Mais il n’y a pas que cette extrémité qui soit préoccupante. L’islam politique, dont le salafisme est une facette, est le ferment de la ségrégation sociale, de l’exclusion, du mépris des femmes, des crimes d’honneur. Beaucoup de jeunes me contactent, désespérés parce que leur famille leur interdit de fréquenter un partenaire non musulman. Vous n’imaginez pas combien de souffrances je constate au sein des communautés musulmanes.

Revenons au djihadisme. Beaucoup d’experts avancent que le recrutement se fait par Internet et non dans les mosquées. Le recruteur tunisien de Meyrin arrêté récemment opérait dans des restaurants tunisiens. Ne vous trompez-vous pas de cible?
Non. La radicalisation ne se fait pas nécessairement dans les mosquées, mais c’est souvent le lieu où l’on repère des jeunes en proie à un vide émotionnel et intellectuel ou en recherche de sens à leur vie. Ils auront déjà été pénétrés par les discours radicaux. Une fois identifiés, ils sont endoctrinés au-dehors. La radicalisation peut aussi commencer sur la Toile, mais elle doit ensuite évoluer dans une relation humaine pour aboutir au passage à l’acte. Nous savons qu’un imam de la mosquée An’Nur de Winterthour allait chercher à la sortie de l’école un frère et une sœur bosniaques, connus pour être partis faire le djihad.

En Suisse romande, quelles mosquées présentent un danger, selon vous?
A Genève, celle du Petit-Saconnex et celle des Eaux-Vives sont clairement sous la coupe, pour la première, du salafisme, et pour la seconde, des Frères musulmans. Mais les mosquées albanaises présentent aussi un danger, à la notable exception de celles qui sont affiliées à l’organisation de l’imam bernois Mustafa Memeti. En revanche, les quarante mosquées réunies sous la bannière de l’Union des imams albanais de Suisse de Nehat Ismaili sont salafistes. Cette organisation promulgue notamment des fatwas. Elle est liée à une union similaire du Bade-Wurtemberg, en Allemagne, salafiste, qui fait de la publicité sur sa plateforme pour les pires prêcheurs balkaniques et fait la promotion de discours violents et misogynes, par la distribution de milliers de CD aux mosquées allemandes et suisses. Une autre organisation basée à Onex (GE), l’Organisation européenne des centres islamiques (OECI), dont le but est de financer la construction de mosquées en Europe, est constituée de représentants de centres islamiques saoudiens en Europe et de prédicateurs qataris et saoudiens. Il se peut que cinq mosquées en aient profité en Suisse: à Volketswil, Netstal, Wil, Frauenfeld et Plan-les-Ouates – et peut-être bientôt Fribourg, où il existe un projet de construction de mosquée pour 8 millions de francs.

A Plan-les-Ouates, vous voulez parler de la mosquée Dituria (lire LT du 19.01.2017)?
Tout à fait. Dituria est d’obédience salafiste. Lors de son inauguration, les autorités locales étaient présentes, mais aussi le mufti du Kosovo, lequel avait reçu à Pristina, un mois plus tôt, le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM) des Saoudiens, dont le but est de répandre de par le monde l’islam salafiste. Deux «savants» saoudiens qui publient des nouvelles en arabe ont salué son ouverture, avançant un coût de 4 millions de francs et la présence de personnalités religieuses importantes du Kosovo et même de l’ambassadeur du Koweït en Albanie. Si cette mosquée n’était pas importante, ces gens n’auraient pas fait le déplacement.

Ses responsables, que «Le Temps» a rencontrés, assurent que le financement de leur mosquée est local et qu’ils ne dépendent pas de l’Arabie saoudite…
Ils ont beau jeu de l’affirmer, puisque l’opacité financière et organisationnelle prévaut. Mais, encore une fois, les invités présents à l’inauguration d’une mosquée donnent des indications sur ses liens. Il faut comprendre que les réseaux de mosquées sont organisés de manière pyramidale. En Suisse, douze organisations fédèrent chacune plusieurs dizaines de mosquées, chapeautées par une fédération. Au sommet trône la Ligue islamique mondiale. C’est une véritable structure de pouvoir, un système pensé pour implanter partout un courant ultra-conservateur.

Dans cette nébuleuse, où se situent les mosquées turques?
La Turquie, membre de la Ligue, joue aussi un rôle de premier plan en Suisse: la totalité des 70 mosquées turques en Suisse sont dans la sphère d’influence d’Ankara. On a vu son pouvoir de mobilisation et d’espionnage, d’ailleurs, lors des dernières élections en Turquie. Une vingtaine de ces mosquées appartiennent au réseau Milli Görüs, islamiste et nationaliste, en lien avec les Graue Wölfe en Allemagne, un mouvement d’extrême droite turque. La Présidence des affaires religieuses en Turquie (Diyanet) soutient les mosquées turques en Suisse, y envoie et paie des imams ultra-conservateurs. Le président de la Fédération d’organisations islamiques de Suisse, Montassar Ben Mrad, est donc aussi lié à Diyanet. Il a d’ailleurs rencontré le président turc, Recep Tayyip Erdogan, en mars 2017.

Et les courants modérés, où sont-ils?
En Suisse, je ne les vois nulle part, sauf peut-être autour de Mustafa Memeti.

Les autorités seraient donc naïves?
Absolument, surtout la gauche, qui fait preuve d’angélisme, par souci de protéger les minorités et le multiculturalisme. Elle craint aussi d’apporter de l’eau au moulin de l’UDC. Ainsi, les autorités judiciaires zurichoises viennent de nous retirer un cours que nous donnions au personnel de prison sur le phénomène de radicalisation et qui avait un énorme succès, au prétexte que cela allait faire des vagues. A droite et au centre, les politiques préfèrent rester dans leur zone de confort et fermer les yeux sur des sujets qui les exposent. On l’a bien vu à Bienne avec l’imam libyen.

Que devraient-ils faire pour parer au danger?
Commencer par légiférer, afin de préciser dans la loi les conséquences des prêches de haine et d’intolérance. L’expulsion devrait être possible pour les gens qui travaillent contre la société qui les accueille.

Vous êtes membre fondatrice de la mosquée progressiste Ibn Rushd-Goethe à Berlin, qui autorise les femmes imams, la prière mixte et les homosexuels. Avec l’avocate Seyran Ates, activiste des droits des femmes musulmanes, vous êtes la cible d’une fatwa. Cette mosquée de Berlin n’est-elle pas une provocation inutile?
Non, ce n’est pas une idée nouvelle, cela existe déjà à Londres, à Paris et aux Etats-Unis, où deux imams homosexuels ont ouvert des mosquées inclusives. Il n’y a aucune provocation dans le fait de vouloir changer un rite archaïque et misogyne. La foi est une chose, le rite et le discours en sont une autre. Malheureusement, beaucoup de musulmans pratiquants ne font souvent pas la différence. Mais d’autres ne se reconnaissent plus dans les mosquées existantes, qui endoctrinent au lieu de stimuler la réflexion et le développement démocratique.

Il y a la philosophie, pour la réflexion. La religion, elle, est plutôt fille du dogme!
Les deux autres religions révélées, christianisme et judaïsme, ont changé au cours des siècles. Dans le christianisme par exemple, on assigne une place à l’Eglise et le reste appartient aux individus. L’Eglise ne peut pas entrer aussi facilement dans la vie des gens que l’islam.

Seriez-vous islamophobe?
Ce mot me fait rire, car il ressort de la psychiatrie. Or, mon mari était psychiatre et je puis vous dire que toute phobie renvoie à un état pathologique. Ce terme a été détourné par les islamistes, Recep Tayyip Erdogan notamment, qui a cultivé cette notion pour des motifs politiques. Dès que les gens de sa sorte se voient refuser une revendication, ils dégainent ce concept pour accuser ceux qui prétendument les brident. Votre question démontre qu’ils ont réussi, puisque critiquer l’islam, aujourd’hui, est devenu suspect. Donc non, je ne suis pas islamophobe, mais bel et bien musulmane. L’islam est ma foi, ma culture, mes racines, mon histoire personnelle.

Comment expliquer le silence de la majorité des musulmans devant les attentats?
Beaucoup ont peur. A la mosquée An’Nur à Zurich, deux jeunes ont été sévèrement battus pour avoir parlé à un journaliste. Et puis il y a le communautarisme, qui commande de passer sous silence les méfaits de gens de même origine. Dénoncer, c’est passer pour un traître. C’est ainsi que je m’explique, par exemple, le silence des fidèles de la mosquée de Bienne, qui ne devaient pas tous adhérer au discours haineux de l’imam. Le communautarisme est un terrorisme psychologique qui muselle la parole.

D’où vient votre côté rebelle?
Je l’ai toujours eu, enfant déjà. Cela me vient peut-être d’un aïeul, mais c’est devenu constitutif de ma personnalité. Tout comme la sensibilité et la mélancolie. Je fais partie de ces gens qui sont obsédés par la réalisation d’un objectif, quel qu’il soit, qui amènerait du meilleur. Afin de… comment dire… atteindre une clarté. Je souhaiterais ne pas être en permanence absorbée par mes préoccupations, qui ne me lâchent pas, même lorsque je cueille des champignons en forêt. Mais rien ne peut me détacher de ce que je considère être de ma responsabilité: alerter sur le danger que court la Suisse en laissant une idéologie radicale s’implanter et contaminer des citoyens. Il me serait insupportable d’avoir vu venir et de n’avoir rien fait. Dussé-je y laisser ma tranquillité et mes autres objets d’intérêt, qui sont nombreux.

«Islamistische Drehscheibe Schweiz, Ein Blick hinter die Kulissen der Moscheen», Saïda Keller-Messahli, NZZ Libro


PROFIL
1957: Naissance dans un petit village au nord de Tunis.
1964: Est envoyée à Grindelwald dans une famille d’accueil où elle va passer cinq ans, puis rentre en Tunisie.
1979: Revient en Suisse et fait des études de linguistique, de littérature et de cinéma à Zurich.
1983: Rencontre son futur mari, avec qui elle aura deux garçons.
2004: Fonde le Forum pour un islam progressiste.


QUESTIONNAIRE DE PROUST

Quelle est votre langue du cœur?

Le Bärndütsch

Quand avez-vous prié pour la dernière fois?

Il y a quelques jours, comme à chaque fois que je me trouve dans une situation difficile.

Quel est le personnage historique que vous méprisez le plus?

Tous ceux qui ont utilisé leur chance d’accéder au pouvoir pour en faire le contraire de ce qu’ils auraient dû. Ils sont nombreux.

Quelle est la réforme que vous estimez le plus?

Le droit de vote des femmes en 1971.

Quel est le don que vous aimeriez avoir?

Voler comme un oiseau, connaître cette impression de légèreté et de liberté pour pouvoir regarder le monde avec distance et le savourer.

Quels sont vos héros dans la vie réelle?

Les gens qui mobilisent leur courage et font du mieux qu’ils peuvent pour avancer et croire en la vie.

Publicité