Le malaise n'est pas près de s'éteindre. Cinq mois après les excuses de Mgr Genoud aux victimes d'abus sexuels perpétrés par des membres du clergé, l'Eglise catholique n'a pas retrouvé la sérénité. De nouvelles affaires sont en effet sur le point d'être divulguées par la juge d'instruction fribourgeoise Yvonne Gendre, en charge du dossier des ecclésiastiques présumés pédophiles. Selon nos informations, elle aurait sur sa table une liste de suspects, établie notamment d'après les indications d'un prêtre du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg ne supportant plus cette «maladie» qui infecte l'institution religieuse.

Par la voix de Raphaël Brenta, le porte-parole de l'Office cantonal des juges d'instruction, Yvonne Gendre «ne confirme ni n'infirme» l'existence de cette liste. La magistrate, en revanche, admet qu'elle mène conjointement plusieurs enquêtes relatives à des hommes d'Eglise qui auraient commis des abus sexuels. Elle entend clore ses investigations à la fin du mois de juillet, et communiquera à ce moment-là, promet Raphaël Brenta.

Le silence de Mgr Genoud

Contacté par Le Temps, Mgr Genoud indique que l'abbé Daniel* lui a effectivement adressé une lettre en février - soit quelques semaines après sa demande publique de pardon -, dans laquelle il évoque des prêtres suspectés d'abus sexuels. Ce document a été remis à Yvonne Gendre. L'évêque refuse d'en dire davantage, soucieux de ne pas «entraver le travail de la justice».

Cette liste en rappelle une autre. Dans le contexte d'une précédente enquête menée contre l'ancien official (ecclésiastique rendant la justice au nom de l'évêque) qui a détourné de l'argent au diocèse, les autorités judiciaires fribourgeoises avaient mis la main sur un document mentionnant sept prêtres présumés pédophiles (LT du 22.01.2008). L'homme avait couché ces noms sur le papier dans l'optique de son combat devant les tribunaux - le procès aura lieu en principe cet automne. Aucun acte d'accusation n'avait cependant pu être retenu. Certains cas signalés n'étaient apparemment pas sans fondement, mais tombaient sous le coup de la prescription.

L'hiver dernier, sous la pression médiatique, l'évêché de Fribourg avait fini, après un long silence, par reconnaître cinq cas de religieux ayant commis des abus sexuels par le passé. Parmi eux figuraient le capucin qui a défrayé la chronique par le nombre de ses victimes et le prêtre qui s'est dramatiquement suicidé à Neuchâtel. Pénalement, les faits étaient prescrits.

L'abbé mis sous pression

Par la suite, quelques nouvelles révélations ont vu le jour dans la presse. Deux prêtres - un Genevois et un Fribourgeois - sont dénoncés à la justice pour des «faits à caractère sexuel». Récemment, on apprenait qu'un curé fribourgeois a fait l'objet d'une plainte pour contrainte sexuelle et abus de détresse sur une jeune femme. Les événements auraient eu lieu en 2000 dans le canton de Neuchâtel. L'auteur présumé conteste les faits.

Le nom de ce dernier ecclésiastique figurerait parmi ceux évoqués par l'abbé Daniel. Celui-ci, en fonction dans le canton de Vaud, aurait depuis subi de fortes pressions de la part de ses pairs. On lui reprocherait d'avoir brisé l'omerta qui règne dans le milieu en se confiant à la juge Yvonne Gendre. «Je n'ai fait que suivre ma conscience», indique-t-il. Et de citer le pape Benoît XVI: «Les mensonges sont puissants et la vérité se paie par la souffrance.» L'homme s'arrête un instant de parler, puis reprend: «Il faut penser aux victimes.»

L'abbé Daniel s'est également entretenu avec Mgr Genoud, qui «sait tout», affirme-t-il. A l'entendre, la rencontre entre les deux hommes s'est déroulée tout à fait sereinement. Selon nos sources, le prêtre aurait attiré l'attention sur les agissements d'autres ecclésiastiques, notamment un membre de l'Eglise catholique vaudoise.

Un départ impromptu

Son désir de voir la vérité éclater au grand jour a engendré, au sein du clergé, des animosités envers l'abbé Daniel. Il y a trois semaines, coup de théâtre, il annonce son départ pour Rome, dès la fin septembre, pour trois ans. Le religieux va y étudier la communication. Mise à l'écart? «Pas du tout. C'est un départ par consentement mutuel avec l'évêque. Ce dernier n'en est aucunement responsable.» Les pressions exercées par certains curés, en revanche, semblent avoir pesé sur sa décision.

En février, Mgr Genoud, on s'en souvient, avait annoncé la création, par l'évêché, d'une commission d'enquête pluridisciplinaire, avec, à sa tête, l'ancienne juge d'instruction Françoise Morvant. Cinq mois plus tard, on se demande quel est son rôle exact. La justice civile semble travailler sans se soucier de l'existence de cet organe. Lequel refuse de donner la moindre information sur ses travaux avant l'automne. Cette commission n'est-elle qu'un alibi? «Elle travaille très bien», coupe Mgr Genoud. Sans en dire davantage.

*Prénom fictif