LIVRE

L'itinéraire d'un surdoué raconté par l'homme de l'ombre

La biographie de Jean-Pascal Delamuraz par son collaborateur personnel est un bel hommage au politicien vaudois

Il n'est pas facile d'être le collaborateur d'un homme d'Etat, en demeurant fidèle, dévoué mais en gardant sa personnalité, ses idées et son jugement. C'est pourtant ce que tout homme d'Etat devrait souhaiter. Or, Daniel Margot a été ce compagnon précieux de Jean-Pascal Delamuraz durant les quinze ans de sa présence au Conseil fédéral. Et voici que cet ancien correspondant à Berne de la Gazette de Lausanne retrouve sa plume de portraitiste pour raconter, ou plutôt évoquer ces quinze années intenses du conseiller fédéral vaudois, successivement chef du Département militaire et du Département de l'économie publique. Cet ouvrage n'est pas une chronologie ni une analyse thématique de la politique suisse durant cette période. Mais il nous plonge dans l'existence au quotidien du phénomène Delamuraz, il nous fait suivre le syndic, le conseiller d'Etat puis le conseiller fédéral dans une course haletante.

Il n'y a pas de complaisance à l'égard du patron. Ainsi, la sous-évaluation psychologique au moment de la campagne sur l'EEE n'est pas ignorée. On voit aussi un Delamuraz parfois si désireux d'obtenir le consensus qu'il en retarde des prises de décision. On sent, enfin, l'homme qui veut toujours être remarqué là où il passe, qui exige énormément de ses collaborateurs et peut se montrer injuste.

Apparente décontraction

Son incompatibilité d'humeur avec le secrétaire d'Etat Franz Blankart – un grand serviteur de l'Etat et un analyste de premier ordre – a été une des faiblesses du département Delamuraz, Daniel Margot le dit franchement.

Mais cette lucidité critique n'en donne que plus de prix à l'admiration et à l'affection qui transparaît avec pudeur au travers des pages. Il y a les contrastes d'une personnalité. L'orateur spontané qui, en fait, voulait tout savoir à l'avance de son public et ne laissait rien au hasard; le ministre jovial du commerce qui préparait minutieusement ses voyages; l'apparente décontraction qui ne correspondait à aucune désinvolture. Il y a aussi ce langage plus ou moins ampoulé du radical vaudois qui n'empêchait nullement une pensée politique de plus en plus dense et cohérente. Il y a le courage de mener, par exemple, la transformation profonde de la politique agricole sans provoquer de casse. Enfin, chez qui trouver plus d'enracinement dans le terroir, et, simultanément, plus de curiosité et d'ouverture au monde?

Mais tout cela ne fascinerait pas autant s'il n'y avait cette vitalité hors du commun, cet humour constant, ce mélange détonnant de sérieux et de convivialité, cette joie de gouverner, ce goût explosif du service public et de la politique, ce besoin et ce plaisir de la relation humaine – peur de la solitude? –, cet amour de la vie, enfin, qui lui fit dire, sur son lit de malade, qu'il était né pour elle et non pour la fin qu'il devait assumer.

Cette fin est esquivée avec pudeur par le collaborateur personnel. En revanche, les tentations de démission et les conditions du départ font ressortir le courage du chef blessé. Lorsque l'on songe à ce que furent ses deux dernières années (1996 avec la présidence et 1997), on demeure ahuri devant un tel ressort vital jusque dans la maladie.

Tous ceux qui ont aimé JPD ou qui ont été frappés par lui devraient lire le portrait brossé par Daniel Margot. Ils en comprendraient mieux aussi la politique, le fonctionnement de l'Etat et les questions qui se posent à cet égard.

Jean-Pascal Delamuraz, Daniel Margot, Editions P.-M. Favre.

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