Livia Leu était mercredi dernier à Bruxelles. C’était la deuxième rencontre entre la secrétaire d’Etat au Département fédéral des affaires étrangères et les représentants de l’Union européenne (UE) depuis que le Conseil fédéral a mis fin aux négociations concernant l’accord-cadre et a proposé un nouveau «paquet de négociations» en vue de régler les relations entre la Suisse et l’UE. Le Conseil fédéral prône une approche secteur par secteur qui va à rebours d’un accord unique voulu par Bruxelles. Une pilule que Livia Leu est chargée de faire avaler aux instances européennes. Les comptes rendus de son passage à Bruxelles sont ouverts aux interprétations les plus contradictoires. La parole est à la plus haute diplomate de la Confédération.

Le Temps: Voilà bientôt un an que le Conseil fédéral a renoncé à un accord-cadre avec l’Union européenne. Quels progrès ont été accomplis depuis?

Livia Leu: Depuis sa décision, le Conseil fédéral a manifesté un intérêt constant pour le développement de la voie bilatérale. Très concrètement, il a tenté d’instaurer une nouvelle
dynamique avec la deuxième contribution de la Confédération, que le parlement a rapidement approuvée en septembre 2021. Malheureusement, l’Union européenne n’a pour l’heure pas donné suite à ce geste constructif: elle n’a en effet pas encore procédé à la réassociation de la Suisse à Horizon Europe [programmes de recherche scientifique des pays membres, ndlr]. En février de cette année, le Conseil fédéral a décidé des grandes lignes d’un paquet élargi par exemple à des accords additionnels dans l’électricité, la santé, la sécurité alimentaire. Il a également considéré une pérennisation de la contribution suisse, selon la demande de l’UE. La Suisse est prête à changer la nature statique des accords pour une reprise dynamique, pourvu que ses intérêts soient sauvegardés. C’est-à-dire que sa spécificité comme Etat non membre, ayant un accès sectoriel au marché unique de l’Union européenne, soit prise en compte.

Avez-vous été déçue de la réponse européenne lors de votre deuxième voyage à Bruxelles?

Non. Nous sommes dans une procédure propre à toute préparation de négociation. Les deux côtés doivent mener des sondages pour établir s’il existe un champ de négociation possible. Cela demande un certain temps.

Il semble que Bruxelles soit prête à donner des signes d’ouverture. Les avez-vous perçus la semaine dernière?

L’UE nous a demandé de faire de nouvelles propositions concrètes. Elle doit maintenant se positionner. Reprendre les discussions sur les accords thématiques qui ont été discutés ces dernières années devrait être plus facile que la question institutionnelle. L’UE était favorable aux dispositions de l’accord-cadre mais est consciente qu’une version 2.0 n’est pas une option pour le Conseil fédéral.

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Vous avez donc senti plutôt de la fermeture, c’est bien ça?

Il faudra encore un peu plus de flexibilité. Vu la situation géopolitique en Europe, espérons qu’elle s’imposera.

Les reprises par Berne des sanctions envers la Russie peuvent-elles influencer positivement nos relations avec l’UE?

Elles sont vues d’un très bon œil par Bruxelles, de même que l’aide humanitaire que la Suisse apporte et l’accueil qu’elle réserve aux réfugiés. Ce sont les preuves d’une appartenance à une même communauté de pays. Début mars, Ursula von der Leyen a appelé le président de la Confédération Ignazio Cassis pour lui faire part de sa reconnaissance. La Suisse fait partie de groupes de travail dans le domaine des sanctions et sur les questions financières, en lien avec les avoirs des oligarques. Les échanges sont donc réguliers. Cependant les questions d’accès aux marchés demandent des règles propres à ce domaine et sont donc discutées dans d’autres enceintes.

La crise que vit l’Europe avec l’agression de l’Ukraine a-t-elle une influence sur votre mission de négociation avec l’UE?

L’Europe vit une crise profonde depuis l’éclatement de cette guerre, qui a des répercussions notamment dans les domaines de la sécurité ou de l’énergie. La reconnaissance qui nous a été manifestée m’a fait sentir que nous faisons partie d’une même famille.

Les négociations avec la Suisse ne sont donc pas passées au second plan des intérêts de Bruxelles?

L’UE nous avait demandé de faire de nouvelles propositions, ce que nous avons fait. Si elle est prête à aller de l’avant, nous le sommes aussi.

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A la suite de votre dernière rencontre, l’UE a publié un communiqué disant ne pas savoir si les propositions suisses constituaient une base pour de futures négociations. Vous ont-ils donné une date à laquelle ils le sauront?

Ils sont en train d’analyser nos propositions. La réponse ne devrait pas trop tarder. C’est en tout cas mon attente.

Quelles seront les prochaines étapes?

L’UE peut revenir en disant qu’il existe un besoin de clarifier tel ou tel point. Ou alors faire des propositions complémentaires. La définition du champ de négociation peut prendre encore un certain temps.

Le Brexit a-t-il compliqué la situation de la Suisse?

Le Royaume-Uni est devenu un pays tiers cherchant à établir une nouvelle relation. Mais cette situation de divorce est différente du «concubinage» que nous vivons avec l’UE. Nous avons des accès sectoriels au marché européen, ce que le Royaume-Uni n’a plus.

L’UE a-t-elle utilisé cette situation dans les négociations avec Berne?

Tout à fait.

La question de la neutralité agite les esprits en Suisse. Vos interlocuteurs à Bruxelles nous considèrent-ils toujours comme un pays neutre?

En plus de discussions centrées sur les relations bilatérales dans l’économie et la recherche, j’ai rencontré Stefano Sannino, le secrétaire général de Josep Borrell [haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, ndlr]. Nous avons parlé de la guerre en Ukraine. La question de la neutralité concerne non seulement la Suisse mais aussi des pays membres de l’UE comme la Suède et la Finlande, qui ont fait part de leur intérêt de rejoindre l’OTAN. En ce qui concerne les sanctions de l’UE, ce n’est de loin pas la première fois que la Suisse les reprend. L’UE a bien compris que nous restons un pays neutre.

Etes -vous optimiste après ce deuxième voyage à Bruxelles?

Comme diplomate, je suis optimiste de profession! Nous avons une très bonne base de coopération. Nous devons pouvoir nous trouver. Il reste des questions complexes à régler, notamment dans le domaine de la libre circulation des personnes. Mais parvenir à une entente est important pour les deux parties.

La libre circulation reste-t-elle le point le plus épineux?

Elle est une question clé pour l’UE comme elle est importante pour la Suisse. Il y a 1,4 million d’Européens établis en Suisse, contre 400 000 Suisses dans l’UE. S’y ajoutent 340 000 frontaliers par jour. L’accès au marché suisse du travail est donc attractif.

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Est-ce réaliste d’imaginer une rencontre au niveau gouvernemental d’ici à cet été?

Cette rencontre prendra du sens quand les réflexions menées en ce moment auront progressé significativement. Nous verrons alors combien de rondes d’exploration seront nécessaires. Je dirais que le moment de cette rencontre importe moins que sa substance.

Les élections fédérales de fin 2023 sont déjà dans les esprits. Ne craignez-vous pas que le dossier européen soit instrumentalisé par les partis pour des questions électorales?

La politique des partis est toujours présente à Berne. Le Conseil fédéral a donné une impulsion importante à ce dossier, chassant la crainte qu’il attende les élections de 2023. Il a voulu aller de l’avant. Ce qui me rend optimiste pour la suite. Si on arrive à établir un agenda commun avec l’UE et qu’un mandat de négociation est formulé, les partis seraient associés par leur présence au sein des commissions parlementaires de politique extérieure.