Léon Lévy est l'un des derniers juifs nés à Avenches. En 1929. Son père était encore marchand de bétail et de chevaux, alors que ce commerce périclitait. L'octogénaire, qui a fait sa vie à Fribourg, garde de son enfance et de sa jeunesse dans le bourg de la Broye vaudoise un «souvenir magnifique» que rien n'entache.

Mais c'était la fin de la communauté. Ce n'est que pour les grandes fêtes qu'il y avait encore un office à la synagogue. «Trouve-moi dix justes, a dit Dieu. Ces jours-là, on arrivait de justesse à réunir autant de fidèles pour que la cérémonie se tienne».

La dernière Bar Mitzvah remonte à 1938. Puis la communauté s'est dissoute, faute de membres. Avenches la juive avait vécu, après un bon siècle d'histoire et quelques décennies de gloire. Dans le cadre des manifestations liées à son bimillénaire, l'ancienne capitale de l'Helvétie romaine a aussi souhaité commémorer cette tranche plus récente mais moins connue de son passé, sous la forme d'un hommage qui sera rendu ce dimanche*. 

15% de la population 

Au moment où elle se constitue, en 1828, la communauté juive d'Avenches est la première du canton de Vaud, voire de toute la Suisse romande. Trente ans plus tard, quand l'arrière-grand-père de Léon Lévy arrive d'Alsace, elle approche de son sommet. Elle comptera bientôt 260 personnes, soit 15% de la population de la localité.

Alsaciens ils le sont tous, fuyant les discriminations dans leur pays d'origine. On connait les pionniers de l'exode, Joseph Lob, de Niederhagenthal, Salomon Bloch, de Habsheim, Théodore Lévy, de Biesheim. La campagne de la Basse Broye était fertile et l'élevage des chevaux la principale ressource des agriculteurs. Mais il y aussi dans le groupe des marchands de tissus, des épiciers, des quincaillers. Le premier rabbin s'appelle Moïse Weil, il est également boucher.

Yiddish deutsch

«Nos racines sont dans le judaïsme alsacien, rural et plutôt pauvre», explique Anne Weil-Lévy, dont la grand-mère paternelle venait d'Avenches. «Nous conservons dans nos familles certaines tournures du yiddish deutsch, qui font que nous nous reconnaissons les uns les autres», précise cette magistrate à la Cour des comptes du canton de Vaud, qui regarde «avec beaucoup de respect» ses aïeux maquignons.

La présence juive est attestée au Moyen Age dans de nombreux endroits de l'actuelle Suisse romande, mais les persécutions consécutives à la grande peste de 1348-1349 y mettront fin. La dernière mention d'un juif à Lausanne remonte à 1484 et le régime bernois, à partir de 1536, ne concède aucun droit d'établissement, à de rares exceptions près.

Synagogue pour trente familles 

A Avenches, comme à Endingen (AG), berceau du judaïsme suisse, et bientôt à Yverdon, Bienne ou Delémont, le retour des juifs en Suisse se fait dans les petites villes. Ceux d'Avenches ont leur bureau de bienfaisance, une classe d'école, durant quelques années du moins, et surtout leur synagogue, écrit Aaron Kamis-Müller dans son livre Vie juive en Suisse (1992). Après avoir loué son premier lieu de prière, la communauté inaugure à l'été 1865 un bâtiment spécifiquement dédié au culte, après avoir acheté et transformé une bâtisse située hors des murs.

Une synagogue aux façades sobres et vaguement gothiques, sans le décor mauresque ou byzantin qui dominera plus tard sur les bâtiments de ce type. C'est alors la seconde synagogue à s'ériger en Suisse romande, après celle de Genève. Le temple est prévu pour une trentaine de familles, avec soixante places assises pour les hommes et soixante pour les femmes. Le rabbin Moïse Nordmann fait le voyage de Hegenheim pour l'occasion. D'Alsace, il continue d'exercer la direction spirituelle de la communauté. 

Naturalisation suspendue 

Dans la Suisse du 19e siècle, le canton de Vaud passe avec quelques autres pour être tolérant à égard des juifs, alors que la liberté de culte et d'établissement ne sera garantie complètement que par la Constitution fédérale de 1874. «Dans ces derniers temps, la population d'Avenches s'est accrue de toute une colonie de juifs alsaciens au nombre d'environ deux cents, écrit le pasteur Louis Vulliemin dans son ouvrage Le Canton de Vaud (1849). Ces nouveaux venus n'ont pas tardé à faire passer entre leurs mains la majeure partie du commerce de la contrée; ils sont parvenus à l'aisance, ils prélèvent sur les marchés les meilleurs fruits, et cependant ils ont su se faire aimer.»

«Quand les Loeb, les Lévy, les Bloch et les autres étaient citoyens d'Avenches», s'intitule l'invitation à la manifestation commémorative de dimanche. Citoyens, cela a pourtant mis du temps. La commune voulait-elle éviter de devoir intégrer davantage les juifs? Elle a en tout cas suspendu toute naturalisation durant près de quarante ans, entre 1862 et 1900. Il faut se tourner vers Chevroux ou Donaytre pour obtenir le passeport suisse. Dès 1901, toutefois, Léopold Lévy est le premier juif à siéger au conseil communal, une première semble-t-il dans le canton. 

Pas de cimetière 

Ce que les juifs d'Avenches n'auront jamais obtenu, c'est un cimetière. En 1870, déjà, le Conseil communal rejette une demande. Les premiers membres de la communauté acceptent d'être enterrés sur place parmi les chrétiens. Les suivants préfèreront une tombe dans leur Alsace d'origine ou, dès qu'il ouvrira, au cimetière juif de Berne. C'est l'absence de cimetière, comme celle du bain rituel à l'eau courante, qui fait dire aujourd'hui à Léon Lévy que «la communauté d'Avenches n'était pas une véritable communauté.» 

Autre sujet de discorde, l'abattage rituel. En 1870 toujours, le Conseil communal veut l'interdire, mais le Conseil d'Etat met son veto. En 1893, la première initiative constitutionnelle de l'histoire suisse va imposer cette interdiction. Les Vaudois ont voté contre, mais ils sont minorisés par le peuple suisse.  

L'attrait des villes

Le début du 20e siècle, c'est le début de la fin pour les communautés de bourgade. L'élevage du cheval périclite. Un nouvel exode commence, vers les villes: Lausanne, Berne, Genève et plus tard la catholique Fribourg. Les fils des marchands de bétail font carrière dans les grands magasins, les professions libérales. En 1900, la communauté d'Avenches n'a plus qu'une centaine d'âmes, une trentaine à peine dans les années vingt.

Avant la première guerre mondiale, la communauté israélite de Suisse est profondément renouvelée par l'arrivée des émigrés de Russie et de Pologne. Les nouveaux venus n'ont guère de contact avec leurs prédécesseurs de la campagne. Ils occupent les auditoires de l'université plutôt que les bancs de la synagogue. La presse parle de tous ces «moscovites anarchistes», ces «juifs matérialistes.» C'est parmi eux que se trouvent également les premiers sionistes. Des pensionnats juifs s'ouvrent sur la Riviera, des restaurants cashers, une école talmudique à Montreux. Après la seconde guerre mondiale arriveront les juifs séfarades. Le pourcentage de juifs dans la population suisse n'a jamais dépassé le record atteint en 1920: 0,57%.

Une des dernières familles

433 juifs sont nés à Avenches entre entre 1828 et 1945.  Yvan Dalain a transposé dans un roman, Les Lévy d'Avenches, l'histoire des siens.  «Notre famille a été l'une des dernières à quitter la ville, se souvient Léon Lévy, frère de l'auteur et réalisateur aujourd'hui décédé. C'était en 1948, à la mort de mon père. Nous sommes partis à Fribourg.»

Quelques année plus tôt, en 1942, Arthur Bloch est assassiné à Payerne, la ville voisine, un crime qui hante les mémoires aujourd'hui encore. La communauté d'Avenches connaît sa décadence au moment même où, dans les années vingt et trente, l'antisémitisme monte en Europe et en Suisse. Dans Le Pilori, Georges Oltramare invite à «délivrer Genève des juifs et des francs-maçons» (1928). «Défie-toi du Juif», lance de son coté le Vaudois Marcel Regamey dans La Nation (1932). 

Les descendants des juifs de la Broye sont fiers de cousiner avec Raymond Samuel, dit Raymond Aubrac, grande figure de la Résistance française, dont la grand-mère était une Lob d'Avenches. La synagogue n'existe plus. Inutilisée durant vingt ans, elle a fini par être vendue en 1957 par la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI). Pour un prix de 4000 francs, correspondant au coût de la démolition. Les rouleaux de la Torah, selon Aaron Kamis-Müller, ont fini par être été offerts à l'armée israélienne à l'occasion de la guerre du Kippour (1967). A Avenches, une plaque rappelle depuis 1979 la présence de ce qui fut dans la seconde partie du 19e siècle l'une des principales communautés juives de Suisse. 

*Dimanche 29 novembre, Théâtre du Château, Avenches. Exposition dès 11h00, souvenirs et témoignages à 15h00.