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Le barrage de la Grande-Dixence. L’hydroélectrique suisse doit faire face au niveau très bas du prix de l’électricité sur le marché européen.   
© ALESSANDRO DELLA BELLA / Keystone

Electricité

Le lobby des barrages à l’offensive pour décrocher 500 millions d’aides

Frappé par une crise sans précédent, le secteur hydroélectrique avance ses pions au parlement. Objectif immédiat: des subsides rapides et massifs après la votation du 21 mai sur l’énergie

Les exploitants des principaux barrages suisses vont lancer une offensive de lobbying au parlement pour décrocher des centaines de millions de francs d’aides annuelles, a appris Le Temps de sources proches du dossier.

Cette opération prend la forme d’un document que fait circuler Swisselectric, le lobby qui réunit les producteurs d’électricité Alpiq, Axpo et CKW. Il sera présenté à la commission de l’énergie du Conseil national (CEATE) les 24 et 25 avril. Ce «papier», comme on dit en jargon fédéral, propose deux modèles de marché censés assurer la survie du secteur à court et moyen terme.

Car l’hydroélectrique suisse affronte une crise sans précédent, qui explique sa demande de subventions. Selon les estimations communément acceptées, elle perd entre 450 et 700 millions de francs par an. L’électricité produite par une centrale hydraulique neuve en Suisse coûte 14 centimes par kilowatt/heure, selon l’Office fédéral de l’Energie, alors que le prix du marché européen est à peine plus de 3 centimes. L’aide publique est une question existentielle, il y va de l’indépendance énergétique du pays, clament les acteurs de la branche.

Selon plusieurs sources, les modèles avancés dans le «papier» de Swisselectric permettraient le versement de quelque 500 millions de francs chaque année au secteur. «Un demi-milliard par an, c’est ce que les producteurs demandent pour vivre comme avant, confortablement, confirme le parlementaire Roger Nordmann (PS/VD), qui siège au sein de la CEATE. C’est mon calcul, si l’on additionne tout ce qu’ils demandent.»

Il s’agit d’une aide limitée dans le temps, une bouée quand c’est nécessaire, et aujourd’hui c’est nécessaire

Yannick Buttet, conseiller national PDC/VS

Le 3 janvier, dans son propre document, l’Office fédéral de l’Energie avait d’ailleurs évalué plusieurs modèles de marché permettant de financer à long terme l’hydroélectricité. Leurs coûts, écrivait l’Office, «vont de plusieurs centaines de millions de francs à environ 1,5 milliard de francs par an».

Pour l’instant, Swisselectric fait circuler ses propositions discrètement, dans des cercles d’initiés. «Une diffusion plus large ne servirait pas le but recherché, nous voulons d’abord attendre la discussion au sein de la commission», explique Michel Piot, chargé des affaires publiques chez Swisselectric.

Selon Alpiq, ce n’est «pas une subvention»

Les projets de nouvelle organisation du marché sont en préparation depuis des mois. Celui poussé par Alpiq et les cantons alpins vise à financer la production hydroélectrique selon un modèle appelé «contrat de différence». L’idée est que le consommateur suisse alimente un fonds, qui remboursera les industriels lorsque leurs coûts de production sont supérieurs aux prix du marché, ce qui est le cas actuellement. Le client sera remboursé par ce fonds lorsque les prix du marché remontent.

Selon Alpiq, ce système n’est «pas une subvention», plutôt un correctif à un marché européen en surcapacité chronique. Il devrait peu alourdir la facture d’électricité des ménages. En revanche, il devrait être introduit très vite pour permettre au secteur de survivre à la crise actuelle.

Le projet d’Axpo vise à encourager la production d’électricité «propre» par une taxe sur le CO2. Il est davantage axé sur le long terme. Mais dans les deux cas, «il s’agit d’une aide limitée dans le temps, une bouée quand c’est nécessaire, et aujourd’hui c’est nécessaire», estime Yannick Buttet (PDC/VS), lui aussi membre de la CEATE.

Reste que cette offensive en faveur de financements publics est politiquement délicate. Le 21 mai, les Suisses votent sur la Stratégie énergétique 2050, qui prévoit une première tranche d’aide à l’hydroélectrique (la «prime de marché») de quelque 600 millions de francs sur cinq ans. Cette mesure est contestée: l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin tonnait récemment contre une politique qui «fait la part trop belle aux subventions versées aux sociétés qui possèdent les centrales nucléaires et les barrages.»

Lire aussi: Pascal Couchepin sur l’énergie: «Je dis non au subventionnement généralisé»

Lui aussi opposé aux subventions, le spécialiste Patrick Dümmler, du centre de réflexion Avenir Suisse, prédit que le lobbying des barragistes va s’intensifier après le 21 mai. «Pour l’instant, c’est assez discret. Ceux qui poussent ces idées veulent éviter de faire trop de bruit avant la votation. Mais leur but est d’introduire une forme de soutien très vite après. Pour les producteurs qui sont aux abois, c’est une question de liquidités. Leurs deux projets visent à générer de l’argent pour les entreprises.»

On est tous d’accord que le secteur a un problème de revenus manquants, ce qu’on appelle la «missing money»

Roger Nordmann, conseiller national PS/VD

Le secteur hydroélectrique a déjà remporté une victoire importante. Il y a désormais un large consensus à Berne et dans les cantons pour estimer que ce fleuron de l’économie suisse ne survivra pas aux cinq à dix prochaines années sans soutien public.

«On est tous d’accord que le secteur a un problème de revenus manquants, ce qu’on appelle la «missing money», explique Roger Nordmann. Mais on ne va pas se précipiter sur l’un ou l’autre modèle. Il faudra attendre le vote sur la Stratégie énergétique pour décider quoi que ce soit. Et ensuite, il faudra encore du travail pour arriver à un design de marché qui tienne la route.»

De son côté, Yannick Buttet n’a aucun doute: «Ce qui est sûr, c’est que si on ne fait rien, ça ne va pas bien se passer», conclut-il.


Vents contraires chez les défenseurs de la nature

Alors que les grandes organisations de protection de l’environnement soutiennent la réforme de l’énergie, un comité d'«anciens combattants» s’y oppose

Si les milieux économiques s’affichent divisés face à la Stratégie énergétique 2050 (SE 2050), ceux de la protection de l’environnement le sont tout autant. En vue du scrutin du 21 mai, les ONG suisses ont signé début avril une déclaration par laquelle ils soutiennent la transition énergétique. Le document porte notamment les griffes de Pro Natura, Greenpeace, Patrimoine Suisse, ASPO/BirdLife Suisse, WWF, tous membres de l’Alliance Environnement, et de la Fondation suisse pour la protection du paysage (FP).

Mais il y a de la dissidence. Mardi s’est présenté un Comité environnemental qui combattra la réforme. En font partie l’ancienne directrice de Pro Natura Fribourg Antoinette de Weck, l’ex-directeur du WWF et de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) Philippe Roch, le conseiller national Kurt Fluri, membre du comité de Pro Natura Soleure et président de la FP. «C’est un comité d’anciens combattants», sourit Antoinette de Weck. Sa campagne est cependant pilotée par un très jeune Soleurois, Elias Meier. «Quand il s’agit de protéger la nature, on peut compter sur moi», glisse Philippe Roch, dont les engagements absolutistes ne surprennent plus depuis qu’il s’est engagé activement en faveur de l’initiative populaire Ecopop en 2014.

«Comme des barrages au Sahara»

Ce comité critique deux aspects de la réforme. Celle-ci fait la part trop belle aux éoliennes. La SE 2050 considère que le vent devrait produire 4,3 milliards de kWh d’ici à 2050. On en est loin: Suisse Eole estime la production des 37 éoliennes existantes à 128 millions de kWh. Pour atteindre l’objectif visé, il faudrait en planter 1000 de plus, ce qui ne couvrait que 6 à 7% de l’électricité consommée en Suisse, selon Philippe Roch et ses amis. «La Suisse n’est pas un pays venteux. C’est comme si on construisait des barrages au Sahara», ironise Antoinette de Weck.

L’autre point qui dérange le Comité environnemental est la restriction des recours. La nouvelle loi met deux intérêts à égalité: la production d’énergie à base de ressources renouvelables et la protection du paysage. Lorsqu’une installation est reconnue d’intérêt national, les moyens de recours, en particulier au Tribunal fédéral, seraient réduits. Antoinette de Weck combat le parc éolien du Schwyberg, un ensemble de neuf hélices prévu en Singine. Les opposants ont recouru au TF et eu gain de cause. Ce ne serait peut-être plus possible avec la nouvelle loi, craint-elle.

L’Alliance Environnement se montre moins critique envers l’exploitation de l’énergie du vent. Elle demande toutefois que les parcs soient le plus possible densifiés autour des installations existantes. (Bernard Wuthrich) 


Article modifié le mardi 18 avril à 19h08 : ajout du complément.

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