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Le lobby des matières premières se lance à l’assaut de Berne

Mal-aimés, les rois du pétrole et des minerais tentent de séduire le monde politique, au moment où le Conseil fédéral s’apprête à présenter des options cruciales pour leur avenir

Le nouveau lobby qui monte à Berne

Matières premières Puissants et mal-aimés, les traders en pétrole et minerais tentent de séduire le monde politique

Le Conseil fédéral doit publier un projet qui réglementerait leurs versements aux Etats

Jusqu’ici presque invisible sur la scène politique fédérale, le ­puissant secteur des matières ­premières intensifie ses efforts de lobbying à Berne, alors que le ­Conseil fédéral doit présenter ces prochains jours des projets de réglementation potentiellement cruciaux pour son avenir.

Le 4 juin, l’association des traders lémaniques en pétrole, minerais et céréales, le GTSA, invitait des parlementaires de tous bords à ­dîner au Bellevue Palace, à côté du Palais fédéral, pour écouter une présentation sur la fiscalité, accompagnée de crevettes, risotto aux asperges et truite saumonée.

Le 10 juin, le patron du géant minier zougois Glencore, Ivan Glasenberg, recevait à son tour des parlementaires choisis à la Clé de Berne, restaurant-club privé appartenant à l’agence de relations publiques Furrer Hugi. Le même jour, des représentants du géant du négoce genevois Trafigura étaient reçus par des fonctionnaires de plusieurs départements pour exposer leurs vues sur la réglementation du secteur.

«Le lobbying a explosé depuis un an, il y a beaucoup de fébrilité de la part de l’industrie», affirme Carlo Sommaruga, un socialiste genevois régulièrement invité aux présentations concernant les matières premières à Berne. «C’est un sujet assez brûlant, que l’on commence à découvrir ici, et dont les acteurs commencent à se découvrir», ajoute le président du PDC, Christophe Darbellay.

Cet activisme est nouveau pour un secteur qui s’est développé en Suisse de façon fulgurante sans ­jamais cultiver de réseaux à Berne. Il coïncide avec une échéance ­importante: le 20 ou le 27 juin, le Conseil fédéral devrait présenter des options de réglementation concernant la transparence des versements des entreprises actives dans les matières premières aux Etats. Les mesures esquissées pourraient concerner les flux financiers destinés «aux gouvernements, au secteur para-étatique, aux personnes proches des gouvernements, qu’il s’agisse d’impôts ou de royalties», précise une source qui connaît le dossier.

Cette réglementation, inspirée de celles élaborées aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, doit permettre de vérifier où et combien les entreprises paient d’impôts, mais aussi la nature et ­l’ampleur de leurs relations commerciales avec les Etats – un sujet sensible, l’opacité des arrangements des sociétés minières ou de négoce avec les pays producteurs de matières premières ayant fait l’objet de critiques récurrentes par le passé.

La future norme devrait toucher les entreprises minières cotées en bourse, comme Glencore, ainsi que les grands négociants genevois en produits énergétiques et minerais (Vitol, Trafigura, Mercuria), mais pas le secteur des céréales et autres soft commodities.

«Il existe une marge pour réglementer plus ou moins largement, en couvrant des entreprises de ­négoce plus petites ou une gamme de paiements plus large, commente la source précitée. Mais, a priori, le plus petit dénominateur commun a de bonnes chances de l’emporter.»

C’est aussi ce que souhaite le secteur: une réglementation qui ne toucherait que les plus grandes entreprises et certains types de ­versements étroitement définis. «Nous demandons juste à l’administration de faire quelque chose qui soit en ligne avec ce que font les Etats-Unis et l’Union européenne», précise Stéphane Graber, du GTSA.

A Berne, l’industrie des matières premières s’est trouvé un défenseur fervent, le radical zurichois Ruedi Noser, proche de l’agence de relations publiques Furrer Hugi. Il estime que la Suisse n’a pas besoin de législation autonome dans ce domaine, car les standards internationaux finiront bien par s’appliquer. Et il trouve salutaire que les seigneurs du pétrole ou des ­minerais fassent enfin acte de présence sous la coupole fédérale: «Ici, il y a les paysans, les syndicats, beaucoup de lobbies qui ont besoin d’argent ou veulent redistribuer la richesse des autres. Ceux qui paient les impôts ne sont pas assez représentés.»

Mais cette réaction vient un peu tard. Car, depuis quelques mois, un groupe de parlementaires de gauche et du centre s’active au Conseil national, en faveur d’une réglementation plus stricte de l’industrie des matières premières.

«Le secteur a constaté, de façon peut-être surprenante, qu’il y a une petite majorité politique pour avancer. Nous avons calculé chaque pas afin d’obtenir des majorités», explique Carlo Sommaruga, l’une des chevilles ouvrières du groupe aux côtés d’Ursula Haller (PBD/BE), Alec von Graffenried (Verts/BE) ou Tiana Moser (vert’libéraux/ZH).

A côté de leur travail de relations publiques, les entreprises de matières premières cultivent aussi des contacts au sein de l’administration – «pour demander ce qu’il y a dans le pipeline», comme le résume le responsable des affaires publiques d’un groupe de négoce genevois.

Pour l’instant, le secteur a échappé à toute réglementation le ciblant spécifiquement. Même s’il a esquissé des pistes, «le Conseil fédéral n’a pas fait de recommandation ferme, pas de promesses quant à la suite des travaux, il n’y a pas de calendrier de mise en œuvre», observe un fonctionnaire.

Mais les entreprises de matières premières se savent désormais sous surveillance. Le bras de fer les concernant va se poursuivre au parlement. Leur offensive de charme auprès de la Berne fédérale ne fait sans doute que commencer.

Cet activisme est nouveau pour un secteur qui a grandi sans cultiver de réseaux politiques

«Il existe une marge pour réglementer plus ou moins largement» les sociétés de négoce

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