Lobbyisme kazakh en Suisse: des méthodes qui inquiètent

Parlement Orchestrée par Thomas Borer pour le compte du Kazakhstan, une interpellation sème le trouble à Berne

Soupçons de fuites au Ministère public de la Confédération

Surprenant, voire «extrêmement problématique». La genèse d’une interpellation déposée en septembre 2014 par le conseiller national Christian Miesch (UDC/BL) suscite l’émoi sous la Coupole: comme l’a révélé Le Temps en octobre dernier, cette interpellation a été préparée par l’ancien ambassadeur de Suisse Thomas Borer – aujourd’hui lobbyiste – pour le compte du Ministère de la justice du Kazakhstan. Une intervention très directe d’un gouvernement étranger dans le processus démocratique helvétique qui fait aujourd’hui bondir les signataires du texte eux-mêmes.

Une série de documents que Le Temps a pu consulter il y a plusieurs mois – des échanges de courriels entre Thomas Borer et des représentants de la justice kazakhe, publiés depuis sur une plateforme internet parmi des dizaines de milliers d’autres courriels d’officiels kazakhs, comme l’a révélé mercredi la NZZ – illustrent les efforts déployés par l’ex-ambassadeur pour le compte de la république d’Asie centrale. Objectif: faire pression sur la Suisse pour obtenir l’extradition de Viktor Khrapunov, ancien dignitaire en disgrâce exilé en Suisse et accusé par le Kazakhstan de détournement de fonds publics.

Le 19 juin dernier, au grand dam du Kazakhstan, l’Office fédéral de la justice (OFJ) avait refusé l’extradition de Viktor Khrapunov, considérant que la procédure kazakhe ne présentait pas les garanties nécessaires en matière de respect des droits de l’homme. En revanche, le Ministère public genevois a accordé l’entraide judiciaire au Kazakhstan en 2012 dans cette affaire.

Dans un courriel adressé en août 2014 à Marat Beketayev, vice-ministre kazakh de la justice, Thomas Borer lui demandait d’abord son feu vert pour intervenir directement auprès du chef de la section Extraditions de l’OFJ. Et sollicitait surtout l’accord du vice-ministre kazakh pour qu’une interpellation parlementaire, déjà préparée, soit déposée au parlement suisse par des parlementaires amis. Par retour de courriel, Marat Beketayev donnait un préavis favorable mais disait devoir en référer au bureau du procureur général kazakh. Un mois plus tard, Christian Miesch déposait la dite interpellation, intitulée «Détournement présumé de fonds publics de la République du Kazakhstan. Que fait la Suisse?»

Huit parlementaires ont signé le texte: les UDC André Bugnon, Thomas Hurter, Guy Parmelin, Lukas Reimann et Jean-François Rime, les PLR Christa Markwalder et Walter Müller et la socialiste Margret Kiener Nellen. Interrogé en octobre dernier sur l’origine de son intervention, Christian Miesch a déclaré avoir rédigé le texte lui-même. Admettant toutefois – après avoir été confronté à nos informations sur l’échange entre Thomas Borer et Marat Beketayev – en avoir parlé avec le lobbyiste avant de le déposer.

Les huit signataires semblaient bien, eux, ignorer la proximité immédiate entre le texte et la justice kazakhe. Aujourd’hui, ils s’en émeuvent. «Je suis en contact avec des représentants de l’opposition libérale au Kazakhstan, qui m’ont parlé des oligarques en fuite et des détournements de fonds publics, explique Christa Markwalder. C’est pour cela que j’ai signé cette interpellation quand Christian Miesch me l’a demandé. Mais j’ignorais que les liens avec la justice kazakhe étaient aussi directs. C’est extrêmement problématique. Si je l’avais su, je ne l’aurais pas signée. Je ne suis pas du tout d’accord que l’on manipule les institutions démocratiques suisses. Je vais en parler à Christian Miesch pour tirer cela au clair.»

Même son de cloche, peu ou prou, du côté de Thomas Hurter: «Je suis assez ouvert en ce qui concerne les interpellations, qui servent à clarifier des questions précises. Je les signe donc assez facilement. Mais s’il y a une organisation derrière pour préformuler le texte et que je l’ignore, c’est un problème. Les parlementaires ne peuvent pas être les bras articulés d’organisations ou de pays étrangers.» Quant à Guy Parmelin, il assure ne pas s’être «douté que ce texte avait été préparé de concert avec le procureur kazakh. Si c’est le cas, c’est pour le moins surprenant.»

Président de la Commission de politique extérieur du Conseil national, le socialiste Carlo Sommaruga affiche, lui, une autre préoccupation: «Ce qui m’inquiète le plus, c’est que Thomas Borer joue sur sa réputation d’ancien ambassadeur pour avancer masqué et instrumentaliser des parlementaires.»

Mercredi, la correspondance numérique entre Thomas Borer et ses clients kazakhs avait disparu de la plateforme sur laquelle elle était apparue. Mais, dans son édition du jour, la NZZ révélait avoir eu accès à d’autres échanges. Selon le quotidien alémanique, Thomas Borer aurait fait miroiter au gouvernement kazakh des informations confidentielles émanant du Ministère public de la Confédération (MPC). En novembre 2013, écrit la NZZ, l’ex-ambassadeur aurait dit à ses interlocuteurs kazakhs avoir accès à un «collaborateur important» du MPC et assuré que celui-ci «pourrait nous rendre accessibles d’importantes informations internes».

De quoi faire bondir le président du PS, Christian Levrat: «C’est très inquiétant. Il va falloir avoir une discussion avec le MPC pour déterminer si Thomas Borer bluffe ou si des mesures ont été prises pour identifier le collaborateur en question.» Contacté, le MPC dit avoir pris connaissance de l’article de la NZZ mais refuse de le commenter. Interrogé par la NZZ, Thomas Borer ne voit pas en quoi le fait d’avoir laissé entrevoir à ses clients la possibilité de leur fournir des informations privilégiées émanant du MPC pourrait poser problème. Il explique qu’en tant que lobbyiste, il a une position similaire à celle d’un avocat et peut ainsi transmettre à ses clients des informations qu’il a officiellement obtenues.

«Je ne suis pas du tout d’accord que l’on manipule les institutions démocratiques»