Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Gravure de Jean Calvin, XVIe siècle.
© STR

Patrimoine

L’odyssée d’une fiche de paie de Jean Calvin

Il aura fallu moins d’une année pour que ce document historique, volé au XIXe siècle, soit restitué aux Archives d’Etat à Genève. Grâce aux démarches des autorités et à la générosité d’un mécène

Celui qui prêchait la tempérance en toutes choses n’était point mal payé. Au contraire. Une fiche de salaire nous apprend en effet que Jean Calvin touchait 125 florins par trimestre de l’an 1553, soit une fois et demie le salaire d’un enseignant de l’Académie. «A Genève en ce temps-là, le deuxième poste des dépenses de l’Etat après la dette était le salaire des ministres de la Parole de Dieu», atteste Pierre Flückiger, archiviste d’Etat.

Si celui-ci est amené à en parler, c’est qu’il a eu, fin août, une divine surprise: cette fiche de paie de Calvin allait revenir à Genève, qu’elle n’aurait jamais dû quitter, au terme d’une courte procédure. Laquelle aura coûté à Genève beaucoup moins que ce qu’elle consacrait à Calvin cinq cents ans plus tôt, toutes proportions gardées, puisque le canton n’a déboursé que 5000 francs en frais administratifs pour récupérer ce document.

Lire aussi: A Genève, le coffre diabolique de l’archiviste d’Etat

Sur papier chiffon

Mais n’allons pas si vite en besogne. Pierre Flückiger étale sur son bureau une autre fiche de paie et la griffe du fameux ministre du culte, sur papier chiffon, garant de longévité. Des fiches de paie de Calvin, il en existe une vingtaine, souffle l’archiviste, mais n’allez pas le dire trop haut, des fois que la nouvelle viendrait à l’oreille des voleurs. Car la chose s’est déjà produite, précisément sur le spécimen restitué cette semaine.

Au XIXe siècle, un historien sans scrupule s’est en effet servi dans le fonds d’archives du canton. Probablement un certain James Galiffe, dont le petit-fils rétrocéda en 1915 aux Archives des collections entières. Cette dernière fiche de paie cependant n’y était pas.

Une réapparition, en novembre 2016

Elle réapparaît cent ans plus tard, le 17 novembre 2016. L’archiviste d’Etat reçoit un coup de fil d’un «veilleur», – sorte d’espion du marché de l’art, animé par la volonté de recouvrer des pièces volées. Celui-là travaille à la Bibliothèque de Genève et prévient qu’une pièce comptable sera mise en vente quelques jours plus tard par Sotheby’s à New York, entre 20 000 et 30 000 dollars. Cette pièce appartient à la collection de Charles Caldwell Ryrie, un théologien anglais décédé.

Une affaire «digne d’une série policière»

«Son origine était incontestable, explique Michaël Flaks, directeur de l’Intérieur. Ce qui laissait présager quelque chance de réussite. Nous sommes alors partis dans une affaire digne d’une série policière.» Le président du Conseil d’Etat, François Longchamp, demande aussitôt à Sotheby’s de bloquer la vente, la maison d’enchères s’exécute. «Nous étudions systématiquement les demandes de cette nature. De tels cas sont toutefois très rares», atteste Caroline Lang, présidente de Sotheby’s Suisse. Puis il s’agit de démontrer que cette pièce manquante appartient à une série existante, et des témoins sont produits.

Sont impliqués dans cette procédure, outre le canton: Le Département fédéral de justice et police, le Département fédéral des affaires étrangères, la police fédérale (fedpol), le Département américain de la Justice, le FBI, le procureur fédéral du district sud de New York. «Je n’ai pas hésité un seul instant, car personne ne niait que Genève en soit le propriétaire légitime, raconte François Longchamp. Par bonheur, nous avons pu échapper à une procédure qui aurait été ruineuse en avocats américains, même si nous l’aurions probablement lancée, par principe. Que les Etats-Unis restituent cette pièce à Genève est un signal fort. C’est un peu le pot de terre contre le pot de fer.»

Lire aussi: Nous sommes tous protestants

Des archives d’Etat qui se retrouvent chez les maisons d’enchères

Mais comment des archives d’Etat se retrouvent dans les mains de Sotheby’s? «Dans ce cas précis, il s’avère que le document a été dérobé au XIXe siècle et que le collectionneur qui l’a par la suite acquis, l’a fait de bonne foi. Sa disparition datait d’il y a si longtemps qu’il n’était répertorié sur aucune base de données disponible», répond Caroline Lang.

Si son client prête son concours, encore fallait-il trouver le moyen de l’indemniser. «Le canton était ferme: il ne comptait pas racheter quelque chose lui appartenant», résume Marc-André Renold, avocat de l’Etat de Genève. On se démène alors pour trouver une bonne âme, ce sera un mécène et la Société auxiliaire des archives d’Etat. Ils offriront 25 000 dollars, dont les trois quarts à charge du mécène. Président de la Société auxiliaire des archives d’Etat, Bernard Lescaze fait un parallèle: «Comme dans les affaires de rançons, les Etats ne veulent pas payer. Il y a quelques années, Genève voulait récupérer un avis de droit de Calvin sur une affaire de suicide. Il a finalement été acheté aux enchères par un mécène, pour un montant à six chiffres, qui l’a ensuite offert au Musée international de la Réforme.»

Après avoir survolé l’Atlantique, la pièce comptable retrouvera jeudi, dans la plus grande solennité, les salons de l’Hôtel de ville. Après la cérémonie, elle sera exposée dans le cadre de l’anniversaire de la Réforme: «Aujourd’hui, il y a un intérêt du public pour ce patrimoine historique, qui contribue à renforcer une identité collective», note Pierre Flückiger. A l’appui de ses dires, une anecdote révélatrice: un employé de la voirie, le reconnaissant dans la rue, lui a lancé «Vous avez raison! Cette pièce appartient aux Genevois!» Ceux-ci pourront bientôt goûter quelques lignes manuscrites des syndics et Conseil de Genève, suivis de cet illustre paraphe: «Je confesse avoir reçu la somme ici couchée par les mains de monsieur le trésorier Dupuis, ce 29 de décembre 1553.» Signé Jean Calvin.


En vidéo: une petite histoire de la Réforme.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo suisse

Des gilets à 3000 francs pour l'armée suisse? Le débat divise le parlement

Le Conseil national a refusé de suivre l'avis du Conseil des Etats. Celui-ci voulait réduire de moitié la facture des nouveaux gilets de l'armée suisse. Il a été convaincu par les arguments du chef du DDPS, Guy Parmelin. La question reste donc en suspens.

Des gilets à 3000 francs pour l'armée suisse? Le débat divise le parlement

n/a