Sécurité

A Loèche, les grandes oreilles suisses s’encombrent d’un voisin gênant

Sur le site valaisan de Brentjong, le service de renseignement de la Confédération partage ses terrains avec la société Signalhorn. Celle-ci gère près de 25 antennes satellites pour le compte d’ONG et de gouvernements. Son patron, Robert James Kubbernus, vient d’être condamné par la justice américaine à 25 millions de dollars pour fraude

Au crépuscule de l’été, sur le plateau encore verdoyant de Brentjong, au-dessus de Loèche, Michel Kalbermatter affiche son plus beau sourire. En ce week-end de septembre, il officie en qualité de guide pour son employeur Signalhorn AG. La société germano-suisse spécialisée dans les communications satellitaires possède 25 antennes sur la trentaine que comptent le site de Brentjong. Le reste du parc (10 antennes) est en main du Département fédéral de la défense (DDPS) et de l’armée. Un site sensible où se nichent les Grandes oreilles de la Confédération.

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Pour ces Journées européennes du patrimoine, Michel Kalbermatter a pour mission de dévoiler une infime partie de ce qui se trame derrière les murs en béton armé, surmontés d’un grillage et de barbelés. À en lire le compte rendu dans Le Nouvelliste, la visite a fait son petit effet sur les visiteurs avides de parcourir un lieu tenu d’ordinaire si secret. Pourtant, derrière les poignées de mains et les poses devant les photographes, Michel Kalbermatter a omis de transmettre cette information à ses visiteurs: un mois plus tôt, la justice américaine a condamné son patron, le Canadien Robert James Kubbernus, à plus de 25 millions de dollars pour fraude.

Investisseurs floués

La sentence de la Cour de justice du Texas est tombée le 23 juillet au terme d’un procès-fleuve entamé en 2006 et qui promet encore quelques rebondissements. La justice lui reproche d’avoir floué des investisseurs dans le cadre de l’achat d’une société de télécommunications. Sur le banc des accusés, Robert James Kubbernus, propriétaire des antennes de Loèche depuis février 2012, date à laquelle il a élu domicile dans la commune zurichoise de Rüshlikon. Selon les documents judiciaires que Le Temps a obtenu, Robert James Kubbernus a été condamné pour «fraude et violation de la loi texane sur les valeurs mobilières» lors de l’achat de Skycomm par la société CenturyLink appartenant à Robert James Kubbernus.

Les faits remontent à 2006. Robert James Kubbernus – qui œuvre depuis un quart de siècle dans les télécommunications satellitaires pour le compte d’ONG, d’ambassades, du ministère américain de la défense et de gouvernements – nourrit l’ambition de prendre le contrôle de SkyComm Technologies Corp. Pour ce faire, il lève près de 17 millions de dollars auprès d’une soixantaine d’investisseurs dans le monde – dont cinq en Suisse. Cette somme a pour but de financer l’acquisition, la gestion de SkyComm et son entrée en bourse. Sauf que…

Les archives du procès attestent que Robert James Kubbernus avait initialement levé 7 millions de dollars auprès de ClearSky, une entité qu’il a créée pour acquérir une part majoritaire dans SkyComm. Une fois l’affaire menée, le contrôle de SkyComm devait revenir aux investisseurs de ClearSky. Or, à la liquidation de CenturyLink, le 2 novembre 2006, Robert James Kubbernus a transféré le contrôle de la société à son groupe Balaton. Les documents soulignent encore que, à l’issue de la clôture, le Canadien «a levé 10 autres millions de dollars auprès d’investisseurs sans les informer qu’il avait préalablement floué les investisseurs de ClearSky.»

Migration en Suisse

La bataille judiciaire s’engage. En parallèle, Robert James Kubbernus brigue la présidence et la direction de TrustComm, à Houston. La société est spécialisée dans la fourniture de solutions de communications satellitaires et terrestres pour le département américain de la défense, la garde nationale américaine, l’agence fédérale des situations d’urgence (FEMA), mais aussi des entreprises. Mais rattrapé par les avocats de Clearsky, Robert James Kubbernus vend TrustComm en 2012, quitte le Texas, migre en Suisse et achète les antennes de Loèche où il prend la direction de Signalhorn AG.

À Loèche, le DDPS et l’armée avaient-ils connaissance des déboires judiciaires de leur voisin direct? Pourquoi confier la gestion d’un site aussi sensible pour la sécurité suisse à une société, prestataire de services pour le compte de plusieurs gouvernements? Réponse du DDPS: «L’indépendance des installations du DDPS est assurée. Cette affaire ne peut donc pas faire peser de risque sécuritaire sur notre pays. En outre, le Département ne se prononce pas sur les procédures judiciaires d’un autre pays.»

Culture du secret

Robert James Kubbernus nie en bloc les accusations portées contre lui et affiche sa sérénité: «le système judiciaire américain est faillible, dit-il. Depuis le jugement, près de 40% des chefs d’accusation ont d’ores et déjà été abandonnés. Maintenant, nous sommes en train de constituer un dossier pour faire appel en vue de la tenue d’un second procès. Cette affaire dure depuis dix ans et cela promet de continuer encore. L’essentiel, c’est que je reste très confiant sur l’issue de ce litige.»

Selon Robert James Kubbernus, Signalhorn appartiendrait à des «investisseurs privés basés au Luxembourg», dont il ne souhaite pas révéler l’identité. Michel Kalbermatter, chef de la station, était «au courant» des déboires judiciaires de son patron, mais ne souhaite pas se prononcer sur leurs éventuelles répercussions sur Signalhorn. Pour le reste, l’entreprise germano-suisse cultive le secret sur ses activités «à usage civil», mais de nature confidentielle.

Une collaboration avec le renseignement suisse?

Quels sont ses liens avec le DDPS et l’armée, voisins directs de Signalhorn à Loèche, et propriétaires du système d’écoute des communications par satellites Satos-3? Robert James Kubbernus s’explique: «Est-ce que nous commercialisons des solutions satellitaires pour des gouvernements? Oui. Est-ce que nous sommes impliqués dans des activités de surveillance? Non. Les agences ont leur propre matériel et leurs propres équipes. Elles ne prendraient jamais le risque d’approcher des sociétés privées. Ce sont des informations trop sensibles.»

Robert James Kubbernus ajoute que Signalhorn «ne fait pas affaire avec son voisin (le DDPS). Ça n’arrivera jamais. Il existe un contrat entre nous, qui autorise les employés du Département a traversé notre terrain. Le Département ne m’a pas permis de lire ce document. Les règles de confidentialité sont tellement strictes. Alors n’imaginez pas que nous échangions des informations.» Au-dessus de Loèche, sur le plateau de Brentjong, il y a encore des secrets bien gardés.

Signalhorn, une entreprise, quatre raisons sociales

C’est le 2 mai 1974 que les PTT inaugurent les premières antennes de Loèche dont le but est d’offrir des solutions de communication par satellite. Mais au tournant de l’an 2000, les PTT devenus Swisscom SA annoncent leur intention de scinder le site de Brentjong en deux. L’opération vise au redécoupage du terrain pour en céder une partie à la Confédération. Ce parc de 10 antennes sera géré par le DDPS pour un usage militaire. Le restant sera vendu à des sociétés privées, à des fins civiles. Comme l’attestent les archives de la Confédération, l’acte de vente est établi le 15 novembre 2000 au profit de la société américaine Verastar.

Dès cet achat, Verastar est soupçonnée d’entretenir une étroite collaboration avec l’agence américaine de renseignement (NSA). Pourquoi ces soupçons? Jusqu’au mois de septembre 2000, Verastar est connue sous le nom d’ATC Teleports, une filiale d’American Tower Corporation, l’un des principaux exploitants et concepteurs de services de radiodiffusion en Amérique du Nord. Elle exploite «des réseaux de satellites d’envergure internationale, soit 170 antennes ainsi qu’une cinquantaine de satellites», souligne le Conseil fédéral dans sa réponse du 9 mars 2001 à l’interpellation du conseiller national Hans Bernhard, qui émet déjà des doutes sur les activités de Verastar.

A l’époque, le Conseil fédéral précise que la société américaine «n’a jamais compté la NSA au nombre de ses clients.» Pourtant, Verastar possède une filiale, la compagnie Maritime Telecommunications Network (MTN), active dans le secteur de la télécommunication maritime. Elle compte parmi ses clients l’US-Navy. «MTN travaille également pour le compte de la Defense Information System Agency et du Space and Naval Warfare System Center, tous deux rattachés au Département de la défense, et susceptibles de ce fait d’entretenir des rapports avec les services de renseignements américains», précise le Conseil fédéral.

Aujourd’hui, l’armée gère ses antennes en toute indépendance et ne partage que les charges (eau, électricité) avec son voisin. «Le lien entre le DDPS et Signalhorn se limite à des prestations d’entretien apportées sur place – sans accès aux parties sensibles des ouvrages du DDPS», précise Peter Minder, porte-parole du département fédéral de la défense.

Au mois de décembre 2004, la société SES International Teleport AG, filiale suisse du géant SES Global avale pour 18 millions de dollars Verastar alors au bord de la faillite. La société située au Luxembourg annonce posséder et gérer pas moins de 41 satellites, dont 13 qui planent sur le ciel européen et irriguent 104 millions de foyers. SES Global crée Satlynx et lui confie la gestion des antennes de Loèche en 2008. En février 2012, Satlynx change encore une fois de raison sociale pour devenir Signalhorn AG.

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