Jamais sans son Pentax. Déjà, il révèle sa petite singularité. Pour être «dans la droite ligne, il faudrait travailler avec du Nikon». Mais Hilaire Dumoulin n’aime pas les lignes droites. Il aime les détours, les longs imprévus de la marche en montagne. Il avance à tâtons, de sentiers en arêtes, dribble les sapins, jongle avec la météo, pour approcher les glaciers qui obsèdent son objectif depuis plusieurs dizaines d’années.

On a cru voir, d’abord, la malice du chasseur au bout de sa moustache. C’est finalement son œil de lynx et son agilité de chamois qu’il révèle en épluchant son livre grand format, paru cette semaine chez Slatkine. Glaciers: passé-présent, du Rhône au Mont-Blanc est le fruit d’un travail en binôme avec le glaciologue Amédée Zryd. Il devrait s’imposer comme une référence, grâce à la mise en scène de l’impressionnant phénomène de recul des glaciers par des photos comparatives.

Page 185 du pavé. En noir-blanc, négatif sur plaque de verre tiré vers 1900: une interminable mer de glace qui coule dans les territoires reculés du Haut Val de Bagnes. Il est alimenté par ses cousins, dégoulinant de l’Epicoune ou d’autres masses nourricières. En couleur, un siècle plus tard: à peine quelques gouttes de sucre glace saupoudrent le flanc de la montagne, sinon rien. La grosse langue s’est retirée derrière le massif. Otemma se recroqueville vers l’est. Il a perdu 8,9 km2, soit 43% de sa surface.

«C’est presque écœurant», lâche l’auteur du cliché. Le livre déborde de preuves édifiantes, Aletsch et compagnie. Mais à Bagnes, la grande symphonie de la fonte le touche peut-être d’un peu plus près qu’à Grindelwald ou dans le Fischertal. Bagnes, c’est sa vallée. A chaque claquement d’obturateur, Hilaire le photographe revoit Hilaire le petit berger, à 8 ans, en 1947, sur l’alpage du Giétroz, vers Mauvoisin. «Loin du monde, on ne voyait rien d’autre que du bétail, quelques touristes, un avion qui passait. Et, surtout, les glaciers en face.» Ainsi débuta la fascination: par immersion.

Le glacier du Giétroz est tristement célèbre pour ses deux débâcles, en 1595 et 1818. La première aurait fait 140 morts. La seconde, que même les subtils percements de tunnels dans la glace commandés par l’ingénieur cantonal, naturaliste et glaciologue Ignace Vénetz ne suffiront pas à éviter, tua une trentaine de personnes… à Martigny. «On calcula un débit moyen de 10 000 mètres cubes d’eau à la seconde. C’est deux fois les chutes du Niagara. Le lac en contenait 30 millions.»

Les glaciers seraient un imparfait condensé de la montagne: sublimes et féroces. Mais beaucoup plus fragiles. Depuis le temps qu’Hilaire Dumoulin suit leur transformation, «par goût de l’histoire, peut-être plus que par goût de l’image», depuis ses premiers travaux de protocoles iconographiques aux travaux publics de la commune de Bagnes, il a pris du recul sur les événements. La fonte est «écœurante», disait-il. Il se distancie aussitôt de l’intégrisme écologiste.

En langage brut du montagnard: «La saloperie qu’on sort de terre [carbone] et qu’on envoie dans l’atmosphère [CO2] y est pour quelque chose. Mais il ne faut pas trop se laisser conditionner par les écolos. La glaciation de Würm s’est achevée il y a 12 000 ans. Il y a 7000 ans, la limite supérieure de la forêt se situait à 2500-3000 mètres. Il y a eu une période où le climat a été plus chaud que maintenant.»

Chez le photographe des glaciers, il y a le devoir de mémoire. Plus concrètement, derrière les idéaux, il y a la technique. Durant les trois années de quête qui ont accouché du pavé – initié lors d’une rencontre avec Ivan Slatkine au Festival international du livre de montagne à Arolla où il exposait –, la méticulosité du travail comparatif in situ avec des photos anciennes s’est souvent heurtée à la rudesse de la montagne, à l’imprévisibilité de la météo.

Combien de tentatives manquées et de balades à refaire pour obtenir le bon cliché, au caillou près. Quand un jour de grand beau temps annoncé comme tel par des prévisionnistes «qui prédisaient à peine quelques voiles nuageux en fin de journée», la balade à la cabane du Mountet tourne au jour blanc: «C’était sans contrastes, plus aucune nuance. Avec ça, on peut faire du mauvais noir-blanc.»

Hilaire retourna aussi huit fois au lieu-dit du Chapeau, à la Mer de Glace (Glacier des Bois) de Chamonix. «La France se plante aussi sur la météo.» Il y eut les «orties hautes comme ça», la forêt qui s’est installée entre-temps ou les constructions contemporaines, à Zermatt notamment, qui empêchaient le recul nécessaire à l’exacte prise de vue. Si bien que le directeur de publication, Nicolas Crispini, encouragea vivement son photographe à quelques efforts supplémentaires pour obtenir davantage de précision.

Hilaire Dumoulin le prit au mot et le convia à une marche, «un peu rapide, c’est vrai», sur les lieux de ses approximations pour le convaincre de toute sa bonne volonté. Verdict: «Je comprends que ce travail maintienne jeune», expectora l’insolent, face à son comparse, 71 ans, des pattes de chamois et un Pentax qui a bien vieilli.

«Glaciers: passé-présent du Rhône au Mont-Blanc», Hilaire Dumoulin, Amédée Zryd et Nicolas Crispini, Editions Slatkine. Exposition «Glaciers: chronique d’un déclin annoncé», à la Médiathèque Valais, à Martigny, dès le 23 octobre.