A Genève, tout le monde est d'accord: Laurent Moutinot devrait sortir plus souvent de son bureau. Le ministre responsable du logement est sans doute le plus touché par le vote sanction des électeurs genevois, qui ont refusé dimanche la vente du Carlton à un groupe hôtelier allemand (LT du 29.11.2004). Cela faisait déjà un moment que la pression montait autour du conseiller d'Etat socialiste, mais, désormais, son inaltérable nonchalance agace autant ses amis que ses ennemis.

Un signal clair

Le signal envoyé par les Genevois à leur ministre ne pouvait être plus clair: en exigeant que l'Etat fasse de l'hôtel Carlton un foyer pour étudiants, ils ont exprimé leur ras-le-bol face à la pénurie hors norme de logements qui sévit dans le canton depuis des années. Au sein du monde politique, on affirme que cette situation alarmante résulte avant tout d'une absence de planification gouvernementale. Et si la pénurie ne cesse s'aggraver, puisque le taux de vacance a chuté au niveau sans précédent de 0,15%, le conseiller d'Etat demeure impassible: pipe à la bouche, Laurent Moutinot s'est contenté de déclarer, au lendemain du scrutin populaire, que le gouvernement «renouvelait le constat de pénurie de logements pour 2005». Constater à défaut d'agir: c'est la remarque qui revient le plus souvent lorsque l'on évoque le travail de Laurent Moutinot depuis son arrivée au gouvernement en 1997. Membre de la commission du logement au Grand Conseil, le libéral Mark Muller explique: «Le problème, c'est qu'il se contente de constater avec une mine abattue que les Genevois ne veulent pas que l'on construise, alors que son travail consisterait justement à les convaincre.»

Un manque d'engagement personnel dans la cause du logement, qui apparaît dans des décisions et agissements qui interviennent souvent quand il est trop tard. A quatre jours du verdict populaire sur le Carlton, Laurent Moutinot a ainsi fait mine de sortir de son chapeau 500 lits pour étudiants dès 2006. Si le ministre s'est défendu d'avoir manœuvré à la dernière minute pour influencer le vote, argumentant qu'«un rapport intéressant était arrivé» sur son bureau la semaine précédente, le détenteur de ces hypothétiques lits a été le premier surpris: directeur de l'Hospice général, Jean-Luc Galletto s'est empressé de rétorquer que le conseiller d'Etat allait un peu vite en besogne.

La réaction de Laurent Moutinot au «non» à la vente du Carlton a également étonné. Usant de son calme habituel et de son humour pince-sans-rire, le magistrat a tenté de récupérer le vote du souverain: «Je suis satisfait que la population ait enfin pris conscience de la gravité de la pénurie», a-t-il affirmé. Cela fait pourtant des années que les Genevois y réfléchissent et reprochent au ministre son manque de combativité et d'initiative. Laurent Moutinot a certes présenté en novembre un projet de loi visant à supprimer le régime HLM et à créer un socle de 40 000 logements sociaux pérennes. Mais si bon nombre de députés saluent cette initiative, ils estiment qu'elle aurait dû arriver bien plus tôt.

L'ancien avocat de l'Association suisse des locataires (ASLOCA) se perdrait dans des considérations relevant du pointillisme juridique, au lieu d'aller expliquer ses projets sur le terrain, à la population.

Une population qui affiche par ailleurs une attitude ambiguë, puisqu'elle dénonce la pénurie tout en refusant que l'on vienne construire devant sa porte. Selon la députée Verte Michèle Künzler toutefois, davantage de concertation contribuerait à éviter certaines oppositions. «Laurent Moutinot ne sait pas séduire les communes. Il faudrait les impliquer dans les décisions. Mais cette tâche requiert des qualités d'entregent.» Pour le radical Hugues Hiltpold, «le ministre devrait prendre son bâton de pèlerin.»

Les politiques sont toutefois unanimes pour souligner que le magistrat socialiste n'est pas le seul responsable de la crise. Certaines questions le dépassent et impliquent l'ensemble du Conseil d'Etat et du parlement. A la commission du logement, on prévoit par exemple de passer toute une année à discuter du projet de logements pérennes. Une illustration du manque de vision à long terme, tant dans le domaine du logement que dans les transports ou l'économie, qui caractérise le canton du bout du Léman. Comme l'affirme le socialiste Alberto Velasco, «Genève a une importance internationale mais une vision de bourgade. A terme, la problématique du logement doit être considérée à l'échelle régionale en intégrant le développement des transports et de tout l'aménagement du territoire». Une appréciation partagée par l'écologiste David Hiler, qui estime que «le canton a agi trop lentement sur le plan de l'agglomération transfrontalière».

Professeur de sociologie du logement à l'EPFL, Philippe Thalmann livre une autre analyse, détachée de toute considération politique: la solution à la crise ne résiderait pas dans la construction, mais dans une meilleure répartition des logements. Genève n'a pas su accompagner sa promotion économique agressive d'un aménagement du territoire adéquat. Mais selon Philippe Thalmann, la faible mobilité des Genevois, due à l'attachement qu'ils vouent à leurs habitudes et surtout au fait qu'ils redoutent de déménager dans un logement plus onéreux, ne justifie pas pour autant de «bétonner tout le canton».