Tessin

La Lombardie veut freiner l’exode de ses travailleurs frontaliers

A coups d’exonérations fiscales, l’Italie voisine entend retenir sa force de travail. Réactions mitigées au Tessin, où près d’un travailleur sur quatre est frontalier

Un projet de loi pour retenir les travailleurs frontaliers en Italie. C’est ce qu’a élaboré la faîtière des organisations patronales de Varèse (Lombardie) à la demande des entreprises de la province. Président du Confartigianato Imprese et ingénieur, Davide Galli explique que l’initiative, qui a été déposée en début de semaine à la Chambre des députés, propose essentiellement des exonérations fiscales destinées aux résidents vivant à 20 kilomètres de la frontière suisse.

Les promoteurs de ce projet baptisé «Régions de frontière» soutiennent en effet que la rémunération brute moyenne en euros est plus élevée en Lombardie qu’en Suisse. En revanche, l’imposition italienne sur le revenu est deux fois plus importante que sur le sol helvétique: 47,8% contre 21,8%. «Il s’agit donc de diminuer la pression fiscale pour atteindre un salaire net plus intéressant pour les travailleurs», précise Davide Galli.

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Des emplois en Lombardie, il y en a, surtout dans les secteurs hautement spécialisés, affirme-t-il. «Mais les travailleurs potentiels sont attirés par de meilleurs revenus en Suisse et ceci nous met en difficulté. Par exemple, le secteur sanitaire, dont le taux d’occupation est élevé, souffre de la concurrence suisse.» Au-delà des considérations économiques, pour leur qualité de vie, les frontaliers ont tout avantage à travailler plus près de chez eux, estime l’ingénieur, afin d’éviter des heures de trajet dans le trafic.

Une idée qui fait tache d’huile

Optimiste, il affirme que le projet jouit d’un large soutien, toutes couleurs politiques confondues. «Il a tellement séduit que la province de Côme s’est jointe à nous. Le projet pourrait maintenant s’étendre aux provinces de Sondrio et de Verbano-Cusio-Ossola (Piémont), ainsi qu’aux zones frontalières avec la France et l’Autriche», se félicite-t-il. 

Au Tessin, près d’un emploi sur quatre est occupé par un frontalier italien. L’Entité hospitalière cantonale (EOC), le plus important employeur du secteur sanitaire, compte 12% de frontaliers sur ses quelque 5000 employés. «Si la santé devait se passer de ses collaborateurs de la Lombardie et du Piémont – des travailleurs qualifiés, pour la plupart infirmiers et médecins – tant le privé que le public souffriraient, considère Mariano Masserini, responsable de la communication de l’hôpital cantonal. Au Tessin comme ailleurs en Suisse, nous n’avons pas les capacités pour former suffisamment de professionnels de la santé pour répondre à nos besoins.»

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Scepticisme sur la mise en œuvre

Dans la restauration, un bon 50% des travailleurs vient d’Italie, essentiellement dans le service et la cuisine. Pourtant le président de GastroTicino, Massimo Suter, n’est pas particulièrement inquiet au sujet du projet de loi. Il ne doute pas que la loi préconisée sera aisément adoptée, «mais la mettre en pratique avec succès sera une autre histoire». En Suisse, les conditions de travail diffèrent considérablement de celles prévalant en Italie, soutient-il. A commencer par les salaires. «Le contrat de travail pour notre secteur assure un minimum de 3435 francs par mois. J’ai de la difficulté à croire que, de l’autre côté de la frontière, on puisse offrir des montants comparables.»

Même son de cloche chez Alex Farinelli, vice-directeur de l’antenne tessinoise de la Société suisse des entrepreneurs (SSIC), pour la construction, où près de 60% de la main-d’œuvre est frontalière. «Ils viennent ici parce que selon notre contrat de travail national, le salaire minimum d’un maçon est de treize fois 5400 francs, contre quelque 1800 euros mensuels en Italie. Pour qu’ils y restent en Italie, il faudrait d’abord qu’il y ait du travail, puis des conditions intéressantes, note Alex Farinelli. Avec un taux de chômage de 7 à 8%, je suis sceptique sur les chances de la Lombardie de garder ses forces de travail chez elle.»

A la section Tessin-Moesa de l’Union syndicale suisse, le président, Graziano Pestoni, estime qu’une intervention de l’Italie pour retenir ses travailleurs est tout à fait justifiée. «Ce pays investit dans la formation de ses professionnels, qui vont ensuite travailler ailleurs, c’est problématique.» Le syndicaliste n’en critique pas moins l’idée d’une réduction d’impôt: «Ce n’est pas une solution soutenable. L’Etat a besoin de ressources et quand celles-ci se réduisent, ce sont les classes moyennes et plus pauvres qui en subissent les conséquences.»

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