La Suisse est un pays sans colonies, mais qui a participé à l'entreprise coloniale. Cette histoire méconnue émerge timidement. En 2020, la prise de conscience de ce passé s'est accélérée suite au renouveau du mouvement anti-raciste à travers le monde. Nous proposons une plongée dans cette histoire helvétique en cinq volets. Voici le premier.

Pourtalès. Dans l’esprit des Neuchâtelois, ce nom évoque d’abord le plus grand hôpital du canton, sis à l’est de la ville de Neuchâtel. Il s’invite aussi à leur table: le chasselas ou le pinot noir du Domaine Hôpital Pourtalès accompagnent parfois leurs repas. Les automobilistes fréquentent la rue Jacques-Louis-de-Pourtalès, qui relie le Jardin anglais au parking des Jeunes-Rives, au bord du lac. Mais peu connaissent l’histoire du personnage.

Pourtant, de son temps, Jacques-Louis de Pourtalès (1722-1814) est une des personnes les plus riches d’Europe. Au téléphone, le comte Thierry de Pourtalès, son descendant direct, aime le comparer à Jeff Bezos, patron d’Amazon et homme le plus fortuné du monde.

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A l’époque, il est «le roi des négociants», à la tête du «royaume Pourtalès». «C’est un visionnaire, qui dort peu et travaille beaucoup, d’une grande rigueur protestante», décrit Thierry de Pourtalès, qui gère les archives familiales. Un commerçant puis un banquier, qui a l’oreille des puissants comme Napoléon Bonaparte. «Il finance énormément de souverains en Europe, en Italie, en Autriche-Hongrie, en Prusse, bien sûr, ou encore en France, où il est l’un des plus grands actionnaires de la Banque de France, qu’il contribue à créer. Il sera non seulement anobli en Prusse, mais aussi en Autriche-Hongrie.»

Fils de l’industriel huguenot Jérémie de Pourtalès, qui fuit vers la Neuchâtel réformée et prussienne, Jacques-Louis de Pourtalès devient richissime au travers de la société Pourtalès & Cie, qu’il fonde avec Claude-Abram Du Pasquier en 1753. Il fait fortune grâce aux indiennes, toiles peintes dans les manufactures neuchâteloises, qu’il achète et revend à travers le monde. Mais aussi grâce au commerce de l’argent ou de denrées coloniales comme le sucre, le café ou le cacao.

Plus de 300 esclaves

«Pourtalès & Cie est une sorte de multinationale, qui ne se limite pas à un marché de niche, image Christophe Vuilleumier, historien et membre du comité de la Société d’histoire de la Suisse romande. Elle finance des entrepôts dans toute l’Europe et des comptoirs à travers le monde.» Dans les Antilles, Jacques-Louis de Pourtalès achète des plantations.

Ce chapitre-là n’est pas raconté sur sa page Wikipédia. Ni sur le site de la Fondation de l’Hôpital Pourtalès, dont Thierry de Pourtalès est président. Et pour cause: en tant que propriétaire de plantations, Jacques-Louis de Pourtalès possède de facto des esclaves noirs africains. L’ouvrage de référence La Suisse et l’esclavage des Noirs (2005), des historiens Thomas David, Bouda Etemad et Janick Marina Schaufelbuehl, lève un coin du voile à ce sujet.

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En 1771, en compagnie d’un industriel bâlois, Jacques-Louis de Pourtalès acquiert de «grands domaines» sur l’île de Grenade, colonie anglaise, dont deux qui emploient chacun environ 160 esclaves. Des adultes, mais aussi des enfants. D’autres Neuchâtelois sont impliqués: les frères Pierre et François de Meuron, qui connaissent le financier, les géreront entre 1779 et 1786, avant qu’un autre Européen ne prenne leur relais.

En 1792, Louis de Pourtalès, 19 ans, fils de Jacques-Louis et futur conseiller d’Etat neuchâtelois, est envoyé sur les lieux pour «remettre de l’ordre dans la gestion». Dans une lettre à son père, il rapporte entre autres avoir dû acheter 20 ou 30 esclaves. Sur place, la mortalité de cette «main-d’œuvre servile» est importante, relèvent les historiens. Mais Louis de Pourtalès «se montre attentif à la santé des travailleuses et travailleurs», par exemple en les inoculant contre la variole, notent-ils. En 1797, Jacques-Louis de Pourtalès vend ses possessions antillaises.

«Il a agi selon les règles et les lois en vigueur à son époque»

Thierry de Pourtalès, président de la Fondation de l’Hôpital Pourtalès

«Ces plantations ne représentent que quelques pour cent de ses revenus, nuance Thierry de Pourtalès. Il s’agit d’une diversification de ses affaires, qu’il abandonne après vingt-six ans parce que son fils considère que ce n’est pas un business viable et s’inquiète d’un système inhumain.» Et le descendant de mettre en garde: «Jacques-Louis de Pourtalès a agi selon les règles et les lois en vigueur dans ces différents pays à son époque. Comme les multinationales d’aujourd’hui.»

Commerce triangulaire

Comme David de Pury avant lui, qui s’est en partie enrichi grâce au commerce triangulaire et donc à la traite négrière et dont la statue a été au cœur d’intenses débats cet été, Jacques-Louis de Pourtalès devient bienfaiteur. L’argent légué à la ville de Neuchâtel par David de Pury à sa mort en 1786 a notamment servi à la construction d’écoles.

Jacques-Louis de Pourtalès fait, lui, construire un hôpital pour indigents de 30 à 40 lits en 1808 et crée la Fondation de l’Hôpital Pourtalès pour assurer sa pérennité. Les pauvres doivent y avoir accès gratuitement, sans distinction de patrie ou de religion. Somme investie: «Plusieurs centaines de millions de francs actuels», estime Thierry de Pourtalès. Jacques-Louis de Pourtalès meurt à 91 ans le 20 mars 1814.

Aujourd’hui encore, la Fondation de l’Hôpital Pourtalès reverse l’intégralité des bénéfices de son vignoble et de ses biens immobiliers «au profit du bien-être des patients de l’Hôpital Pourtalès» et des autres hôpitaux du canton.