Sur ses 437 kilomètres, entre Mouthe où il prend sa source et Verdun-sur-le-Doubs où il se jette dans la Saône, le Doubs fait un crochet discret d'une septantaine de kilomètres par la Suisse, entre Les Brenets et Ocourt, servant de frontière jusqu'à Soubey. Engouffré dans une gorge escarpée, entre les Montagnes neuchâteloises, les Franches-Montagnes et le plateau de Maîche, puis s'écoulant paisiblement dans une vallée plus large, le Doubs offre un cadre d'exception.

A l'initiative du WWF, les 17 communes des cantons de Neuchâtel, de Berne et du Jura qui bordent la rivière institueront le 24 août l'Association pour un parc naturel du Doubs. Les organismes économiques, agricoles, hôteliers, touristiques et de protection de l'environnement sont aussi conviés. Après avoir fixé ses objectifs et sa charte, le parc de 30 000 hectares, premier du genre en Suisse, devrait être opérationnel en 2002. «Toutes les communes ont montré de l'intérêt et les offices du tourisme sont enthousiastes», explique Gisèle Ory, secrétaire du WWF Neuchâtel-Jura et directrice du projet. La commune des Bois a postulé pour héberger le siège du parc.

Il manque pourtant encore l'aval de partenaires essentiels, comme les hôteliers et surtout les agriculteurs. «Les paysans sont sur la défensive, confirme Blaise Oriet, de la Chambre d'agriculture du Jura. Ils ne sont pas hostiles, mais craignent de voir les écologistes s'ingérer dans l'exploitation de leurs terres. Nous exigerons un droit de veto sur les projets concernant l'agriculture.» Président de la Chambre d'agriculture des Franches-Montagnes, Robert Oppliger craint qu'après les efforts consentis pour répondre aux critères de la politique agricole 2002, «on nous rajoute des contraintes».

Comme beaucoup d'agriculteurs, Eric Wenger, qui exploite le Restaurant de La Goule depuis quatorze ans, se méfie des écologistes. «Le WWF croit avoir découvert la roue. D'autres avant lui ont fait beaucoup pour maintenir le patrimoine du Doubs, comme les pêcheurs avec leur gestion exemplaire du parcours franco-suisse. Pourquoi le WWF feint-il d'ignorer le rapport du groupe de travail de Pierre Willen, dont il s'inspire largement?» (Lire ci-dessous) Eric Wenger exige que les gens de terrain soient écoutés: «Des écolos de bureau ne peuvent s'attribuer les bienfaits d'actions menées par d'autres.» Gisèle Ory rassure: «Nous n'imposerons rien, nous nous contentons de proposer aux 12 000 habitants de la vallée de pouvoir continuer à vivre sur leurs terres, en diversifiant leurs activités, en les orientant par exemple vers le tourisme vert et doux.»

Lorsque les promoteurs du parc affirment que leur projet maintiendra des emplois et en créera quelques dizaines, les réticences s'estompent. Inscrire le projet dans une perspective de développement durable lui donne du crédit. L'idée est de créer une structure de gestion de toute la vallée, où protection de la nature et développement économique cohabitent harmonieusement. «En Suisse, on ne connaît que les réserves strictement protégées. Un parc naturel admet et encourage même l'activité humaine. Il faut la structurer, et surtout informer, pour que chacun respecte l'autre et la nature», explique Gisèle Ory. «L'attrait touristique d'un parc naturel constitue un atout essentiel, encore faut-il que la population ait bien compris les enjeux», nuance Eric Wenger.

Reste aussi à trouver le financement: 1,4 million de francs jusqu'à l'ouverture du parc en 2002. Le WWF prendra en charge 400 000 francs et compte également sur le programme «Régio+». Le reste sera couvert par les collectivités locales, de manière modeste, et par le sponsoring.