Ce cours d’eau est devenu secret au fil de l’histoire de la ville, mais on y accède au vu et au su des passants. Par exemple, par cette entrée dans la populaire rue centrale. Une simple échelle conduit à un couloir étroit, lequel aboutit à un escalier en colimaçon. Descente dans un tronçon de la Lausanne souterraine.

Au bas des courtes marches, quelques pas mènent au trottoir qui longe le Flon, la vieille rivière. La lampe de poche devient nécessaire: il n’y a ici aucune lumière, pas même quelques ampoules de service.

Le mariage du Flon et de la Louve

Ici, le Flon historique, qu’on découvre juste avant son passage sous le quartier qui porte son nom, a déjà été assemblé à la Louve, l’autre grande rivière lausannoise enfouie. De fait, ce fil d’eau qu’on longe, sur une large bande de pierre à côté du courant, ce sont des égouts. «Les rivières ont été divisées», souligne Dominique Zürcher, responsable des eaux usées. Au milieu des années 1990, afin de clarifier les trajets, les eaux claires du Flon ont été déviées par une canalisation à la hauteur de l’usine d’incinération Tridel, vers La Sallaz, sur les hauts de Lausanne. Le Flon propre rejoint la Vuachère, qui se jette au Denantou, à la lisière de Pully. Flon sale et Louve se perdent à Vidy.

En marchant sur la large bande de pierres, on peut admirer les ouvrages de maçonnerie mis en œuvre pour réaliser le voûtage du Flon. Périodiquement, des rigoles acheminent quelques filets au lit, soit au niveau du sol, soit depuis une hauteur. Ce sont les rejets de certains bâtiments qui ont bénéficié de ces aménagements particuliers, au fil des percements de galeries sous Lausanne.

 

 

Ce jour-là, la capitale vaudoise brûle encore. En sous-sol, le Flon offre une escapade d’ombres et de fraîcheur. Ça ne sent pas bon, sans que l’air ne serre la gorge. On se fait à peu près aux remugles ambiants. On n’y prend pas habitude, toutefois, il passe toujours un filet d’air qui nuance l’odeur. «N’oubliez pas que les rejets sont mélangés à de grandes quantités d’eau», glisse Dominique Zürcher. Au bout du chemin, ces eaux de la Louve et du Flon réunis passent par la station d’épuration de Vidy, où elles sont évidemment filtrées.

Au long de la balade, dans ces rigoles situées au niveau du courant, on voit un soudain filet rose ou bleuâtre, que l’on soupçonne provenir de lessives.

Des bornes végétalisées (à connaître)

Les citadins ont conscience de ces eaux cachées sans les connaître. A Lausanne, lorsque des visites sont proposées durant les journées du patrimoine, elles attirent les foules – qu’il faut encadrer, étant donné l’exiguïté des puits d’accès. La toponymie de la cité rappelle parfois les ruisseaux du passé, à l’image de la rue de la Louve. Dans cette rue justement, la Ville a installé il y a plusieurs années des bornes végétalisées qui rappellent le tracé de la rivière, quand elle dévalait depuis la Riponne. Encore faut-il connaître la signification de ces totems…

Soudain, dans la brève déambulation, le Flon amorce une descente, presque une petite précipitation sous la rue. Le débit s’accélère un peu. Puis c’est le moment clé, qui résume tant Lausanne, ville qui vit de ses trois dimensions. Les curieux se retrouvent devant des piliers du Grand-Pont. Enterrés. Car la rue centrale s’est établie sur le Flon et sa voûte, couvrant une partie des piles. Ainsi, le Grand-Pont est plus élevé qu’il ne paraît aujourd’hui. Ce pont s’est d’abord appelé Pont Pichard, d’Adrien Pichard, fameux urbaniste qui a proposé, en 1839, d’enjamber le Flon. Les arches surplombaient un vrai ruisseau. ­Histoire lausannoise, qui mêle aménagements pratiques, rêves urbanistiques et, au final, nouveaux empilements. Juste après les piles du pont, le quartier du Flon représente l’étape la plus récente, et l’une des plus radicales, de ces réinventions de la ville.

Cette zone a acquis son importance auparavant. Les propriétaires du quartier racontent que la famille Mercier installe sa tannerie en bordure de la vallée du même nom en 1740. Mercier, nom majeur parmi les fratries de la ville, à l’origine du Lausanne-Ouchy, l’ancêtre du M2. Nom que porte encore la superbe maison sise en face du Lausanne Palace, qui surplombe la place de l’Europe et contemple le Grand-Pont.

Une «rivière maudite»

Evoquant le Flon en 2008, Le Temps parlait d’une «rivière maudite». Longtemps, la Louve et le Flon ont dessiné des limites de la cité. Celle-ci s’est déclinée en vallons et passerelles sur les eaux qui filent depuis le plateau vaudois. Mais les Lausannois ont été ingrats avec leurs ruisseaux qui, écrivent les Services industriels, «ont toujours servi à collecter et à transporter hors de la ville les effluents produits par les habitants et les activités urbaines».

En somme, des égouts à ciel ouvert. Au début du XIXe siècle, la ville est en proie aux épidémies, pas des moindres: choléra, typhus et paludisme. La malédiction du Flon, et de la Louve, va s’accomplir jusqu’à son terme, le voûtage des eaux, leur totale disparition de la vue et du paysage.

Des rats peu dodus

Sur les berges du cours d’eau enterré, quelques rats apparaissent, puis s’enfuient aussi vite. Plutôt menus. Il se dit que Lausanne en compte autant que d’habitants. Sous la rue Centrale, ils ne grouillent pas, le rapport est incontestablement en faveur des humains. En été, avec la chaleur à l’extérieur, le niveau du Flon n’atteint pas la hauteur du trottoir qui le longe. Par grande pluie, il peut les submerger, sans risque de déborder en rue. Le plus souvent, il est trop en profondeur pour pouvoir regagner l’air libre. Son enfouissement va de 2 mètres à plus de 30. En moyenne, les voûtages se situent à 10 mètres.

Ces voûtes aussi racontent des tranches de vie de la capitale vaudoise. Dans le quartier qui porte son nom, le Flon passe à environ 15 mètres de la surface. Lors des travaux du M2, «on est passé par-dessus le voûtage», explique Dominique Zürcher.

Pour construire le futur M3, qui s’élancera de la station du Flon vers Chauderon, il faudra raboter ces arches qui coiffent le cours d’eau enterré. Les visiteurs chanceux, lors des journées du patrimoine, y trouveront sans doute à redire. Ces portions de voûte aplaties auront moins de charme. Mais le Flon continuera ainsi à épouser, dans la pénombre, les mutations de sa ville.