Calme plat devant l’Hôpital de Sion. Des hélicoptères rompent le silence pour ravitailler le service des urgences. Mais les polytraumatisés du ski ne sont pas la cause de l’agitation intra-muros. Les polémiques qu’essuie le Réseau Santé Valais (RSV) fissurent la réputation de l’institution, déstabilisent le personnel soignant, font trembler les politiques.

Pourquoi et avec quelles conséquences? C’est la question que se pose le patient, au cœur du dispositif. Il y a des on-dit mais il n’y a pas que ça. La collecte de preuves a commencé. Un audit a été commandé par le Grand Conseil auprès de la Fédération hospitalière de France. L’Inspection cantonale des finances (ICF) renifle dans des factures douteuses du réseau (LT du 02.02.2011).

La commission de gestion du Grand Conseil mène des auditions dans le cadre d’une analyse du Service de la santé. Et plusieurs procédures pénales ouvertes par le RSV contre ses détracteurs couronnent les hostilités. Celle qui vise le docteur Daniel Savioz, dénonciateur de faiblesses médicales dans le domaine de la chirurgie abdominale, l’an dernier, est emblématique.

L’homme met alors en cause son propre service, dirigé par le docteur Vincent Bettschart, et dénonce une cinquantaine d’actes relevant de la médecine hautement spécialisée dans le domaine du foie ou du pancréas dont les résultats seraient compromettants, comme le confirmera le professeur Philippe Morel, patron de la chirurgie viscérale aux HUG, sollicité par Savioz. Décès, reprises, complications, les cas traduiraient de sévères dysfonctionnements.

La salve, discutable sur la forme – qui a déclenché la procédure pénale et le licenciement de Daniel Savioz –, tend à prouver, comme le résume crûment Jean-Claude Pont, qu’au RSV, «on ouvre des ventres qu’on ne devrait pas ouvrir». Depuis un an, ce professeur à la retraite, qui a été conférencier à l’amicale de chirurgie, récolte et redistribue doléances et témoignages visant le réseau. Son engagement lui vaut une action civile mais sa verve est intacte.

Il dénonce «la règle du copinage dans la direction du RSV qui nuit à la qualité. Celui qui veut proposer des améliorations ou dénoncer fait l’objet de pressions, certains disent de menaces». Chef d’orchestre de ce dispositif: le docteur Georges Dupuis, médecin cantonal, chef du Service de la santé, président du comité stratégique de l’observatoire valaisan de la santé, bref, «juge et partie».

En son temps, le docteur Savioz avait déclaré n’avoir pas été entendu par sa hiérarchie. Le directeur du RSV, Dietmar Michlig, qui a reçu Le Temps, prétend au contraire que «les procédures d’annonce et de déclarations d’incidents fonctionnent bien. Le docteur Savioz a transmis des dossiers à l’extérieur au lieu de venir nous en parler. Cela relève de la violation du secret médical». Qui dit vrai?

Quiconque s’intéresse aux affaires du RSV comprend d’emblée qu’entre autres disciplines spécialisées, ses défenseurs aussi bien que ses détracteurs excellent surtout au poker menteur. Les approximations qui entourent la récente «affaire Bett­schart» décrivent bien la situation. Le chef du département de chirurgie est connu pour avoir laissé diffuser un match de foot sur un ordinateur en salle d’opération. Outrés, des collaborateurs dénoncent le cas.

Tout s’organise alors pour minimiser l’incident, fortement médiatisé et qui choque une majorité de praticiens. Les déclarations se succéderont pour certifier que cet épisode n’a pas eu d’incidence sur le patient. Or, l’intervention était une reprise de l’opération de la veille, également animée par la diffusion d’un match sur moniteur.

Le directeur médical du RSV Philippe Eckert confirme la reprise de l’opération mais refuse de déduire un lien de cause à effet entre celle-ci et les visionnements intempestifs. «Nous n’admettons pas ce genre de pratique et des mesures internes ont été prises. Mais la loi sur la santé exige l’immunité du collaborateur impliqué dans un incident qualifié juridiquement de simple, ceci dans un objectif d’amélioration de la qualité. Qui continuerait de dénoncer sinon?»

D’autres critiques ciblent le service de cardiologie. Le système de garde serait défaillant, a déjà dénoncé un postulat. Ce que confirment Christophe Imsand et Patrick Hildbrand, des anciens du RSV, aujourd’hui cardiologues à la Clinique privée de Valère. «Les services de garde sont assurés par des médecins domiciliés à plus d’une heure de trajet alors que la plupart des grands hôpitaux recommandent un temps d’intervention de 20 à 30 minutes. Un retard dans la prise en charge a une influence déterminante sur la récupération de la fonction cardiaque.» Les deux confrères se sont proposés pour assurer des gardes mais disent n’avoir jamais reçu de réponse.

Le docteur Imsand, dont le projet de développement d’un centre d’IRM cardiaque à l’hôpital n’avait à l’époque pas rencontré l’adhésion de ses supérieurs malgré plusieurs propositions, a finalement concrétisé ses plans en collaboration avec un institut de radiologie. «Une de mes patientes qui a fait un infarctus et a été prise en charge par le RSV aurait pu faire un IRM cardiaque à 500 m à vol d’oiseau de l’hôpital de Sion. A la place, elle a été transférée au CHUV en taxi. N’est-ce pas une violation de la loi sur la santé qui demande la maîtrise des coûts et la collaboration avec les partenaires privés?»

Ces déclarations laissent apparaître un ingrédient de la polémique, la tension qui règne entre les acteurs de la santé, publics et privés, mais elle n’explique de loin pas toutes les rancunes, fuites et contrevérités qui ont plongé le RSV dans ces eaux troubles. La restructuration hospitalière, entamée en 2004, qui a centralisé certaines disciplines, a donné un coup de sac dans les services. Le processus a forcément créé des frustrations, interprète le conseiller d’Etat à la retraite Thomas Burgener qui a été l’artisan de la réforme, désormais «libre de parler».

Lui est persuadé que la fronde est très localisée. «Elle vient de Sierre, où l’hôpital a beaucoup perdu dans la réforme et pourrait perdre encore. Ceux qui critiquent le réseau entretiennent des liens complices. Je pense notamment à Dominique Epiney, ancien directeur de l’Hôpital de Sierre, et Daniel Savioz. Le premier a été dégradé, le second n’a pas été choisi pour diriger le service de cardiologie à Sion. Il y a pas mal de vexations.»

Philippe Eckert renchérit à sa manière: «La réforme a été un bouleversement qui a fait travailler ensemble des anciens concurrents. La médecine a changé, aussi. Elle est multidisciplinaire et de plus en plus spécialisée. Certains médecins ont vu leurs cas confiés à des confrères qui ont plus d’expertise.» Enfin, la perspective de la libéralisation du secteur hospitalier, en 2012, accentue la concurrence que se livrent déjà sur territoire valaisan des médecins attachés aux centres universitaires du CHUV, respectivement des HUG, avec lesquels le RSV a signé de multiples conventions de collaboration.

Tout le monde attend désormais l’audit pour tirer les conséquences de la polémique. Le conseiller d’Etat Maurice Tornay s’en réjouit-il ou le redoute-t-il? Après avoir défendu le RSV de façon quasi épidermique, et s’être déclaré contre un audit, il attend désormais des «temps opportuns» pour se prononcer et semble avoir verrouillé la communication dans son département. Notre sollicitation auprès de lui pour obtenir un entretien avec le docteur Dupuis est restée sans réponse.

Quant à Dietmar Michlig, il déclare: «Si le conseil d’administration estime que je ne suis plus l’homme de la situation, il est le seul compétent pour décider de mon avenir au sein de l’Hôpital du Valais.» A quand la prochaine tempête au sein de l’hôpital, alors que dans les jardins, déjà, le printemps revient?