Récit

La longue marche des femmes en colère

La deuxième grève des femmes 
a réussi à dépasser les clivages partisans 
et à réunir trois générations unanimes 
à réclamer non seulement l’égalité des salaires, mais aussi un changement de société

«D’habitude on range, aujourd’hui on dérange». Partout en Suisse, au cours d'innombrables actions allant de pauses prolongées aux débrayages momentanés, des dizaines, voire des centaines de milliers de femmes – et d’hommes – ont envahi l’espace public: des places noires de monde à Berne devant le Palais fédéral, à Plainpalais à Genève ou Saint-François à Lausanne. Après celle de 1991, la deuxième grève des femmes a été un grand succès. Le mouvement a dépassé les clivages politiques. Les femmes ont lancé un signal fort aux autorités politiques et à l’économie. Elles veulent non seulement des salaires égaux, mais aussi plus fondamentalement un changement de société: «Patriarchy is ovaire», clame une militante.

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Vendredi matin, ce fut un moment d’émotion aussi pure que rare. Et surtout, inattendu. La conseillère fédérale Viola Amherd a profité de la pause décrétée par la présidente du Conseil national, Marina Carobbio, pour aller saluer les 3000 personnes qui s’étaient amassées sur la place fédérale. Surprises de voir une femme du centre-droit s’associer à leur mouvement, celles-ci l’ont longuement acclamée, lui réservant un bain de foule improvisé.

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Margret Kiener Nellen, l'élue aux gants de boxe

L’ambiance est festive et familiale, mais aussi très déterminée et revendicatrice. Juste derrière Viola Amherd, la conseillère nationale Margret Kiener Nellen a enfilé des gants de boxe. Solidarité, sororité, convivialité, mais fermeté et combativité aussi. Une manière de rappeler que cette manifestation est née – entre autres raisons – de la colère des femmes quant à la révision inaboutie de la loi sur l’égalité. Une réforme sans mordant ni sanction, se contentant de demander aux entreprises de plus de 100 personnes de se soumettre à une analyse de sa politique salariale et d’en communiquer les résultats.

Pour un jour, la Suisse s’est parée de violet uniquement, cette couleur qui était déjà celle des suffragettes britanniques voici un siècle. Du violet partout, sur les T-shirt et les foulards, sur les drapeaux et les ballons, sur les lèvres et les ongles. Du violet pour rappeler cette soif d’égalité qui n’est toujours pas une réalité, même 40 ans après l’inscription de son principe dans la constitution fédérale.

Au-delà des partis, cette grève a aussi réuni trois générations. «Je dois cette grève à ma petite fille Nella, qui a cinq ans», relève ainsi Marie-Hélène Thies (61 ans) dans le Jura. Cette secrétaire syndicale d’Unia Transjurane, responsable du secteur tertiaire, s’est mariée en 1981, alors que le nouveau droit du mariage n’est pas encore entré en vigueur. Elle n’a pu ouvrir un compte en banque qu’avec l’aval de son mari, qui a aussi signé seul l’achat d’un logement commun. Lorsqu’elle s’est battue pour l’introduction de devoirs surveillés à l’école, elle a provoqué un scandale. «Que voilà une mère indigne, ne voulant pas s’occuper de ses enfants», s’est-elle vue reprocher.

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«Je me bats pour ma petite fille»

Marie-Hélène Thies concède que des progrès ont été faits ces trente dernières année, mais ceux-ci sont encore largement insuffisants. «Dans le Jura, les femmes gagnent en moyenne 23% de moins que les hommes», déclare-t-elle. Aussi les syndicats ont-ils lancé une initiative visant à la mise en œuvre la plus rapide possible de la loi sur l’égalité. Celle-ci a été déposée voici un an, mais le Conseil d’Etat n’y a pas encore répondu.  

Responsable du secteur des services, Marie-Hélène Thies relève qu’elle rencontre régulièrement des employées au salaire de 3400 francs brut par mois, qui ne permettent pas de vivre dignement. A deux ans de la retraite, cette mère de trois enfants désormais adultes confie qu’elle lutte pour les générations futures: «Il ne faut rien lâcher».

A Genève, un fort mouvement de contestation s’est levé à l’Université. Les étudiantes, collaboratrices et chercheuses de toutes les facultés et des corps de recherche se sont fédérées pour adresser un cahier de revendications au rectorat, dont elles dénoncent «le double langage». D’un côté, il se dit ouvert au dialogue, mais de l’autre, il n’a toujours pas répondu à ces doléances.

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L'université de Genève sous le feu des critiques

Dans le hall d’Uni Mail, les manifestantes ont déployé plusieurs pancartes qui sonnent comme un réquisitoire envers le rectorat : plafond de verre persistant pour les femmes, absence de règles garantissant la parité dans les organes représentatifs et décisionnels de l’institution, inégalités de genre normalisées dans les enseignements, conditions de garde des enfants déplorables, absence encore d’un organe indépendant ayant un pouvoir d’enquête et de sanction pour lutter contre le harcèlement sexuel.

«Toutes et tous les chercheurs sont poussés à la mobilité et à la production d’un maximum de publications. Il s’agit là d’un modèle néolibéral de la recherche académique qui pénalise en premier lieu les femmes», déplore Cecilia Raziano Gonzalez, doctorante au département de géographie de l’Université de Genève.

Ce n’est pas ce vendredi que le recteur Yves Flückiger les entendra. Lorsque les manifestantes ont gagné son bureau à Uni Dufour, non sans avoir été empêchées d’y accéder par la police durant quelques minutes, elles ont appris qu’il était absent.

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Les femmes de droite solidaires aussi

Certaines ont craint que la grève des femmes, un mouvement initié par l’Union syndicale suisse (USS), ne soit accaparé que par les femmes de gauche. Cela n’a pas été le cas. Les femmes de droite n’ont pas boudé ce qu’elles ont préféré appeler une «journée d’action». C’est qu’elles sont finalement assez nombreuses à s’être s’appropriées le féminisme, ce terme qui les a parfois fait passer pour des «hérétiques» dans leurs milieux.

Arborant une écharpe violette et le badge de la grève, la conseillère communale PLR Françoise Piron a profité de l’occasion pour ouvrir les portes de la Fondation Pacte -  qui vise à promouvoir les talents féminins dans l’entreprise -, dont elle est la directrice. Elle ne cache pas qu’elle aussi est devenue féministe après avoir été «humiliée». La jeune ingénieure en génie civil, diplômée de l’EPFL, est en effet licenciée juste après sa maternité au début des années 1990 alors que le secteur de la construction traverse une crise conjoncturelle. «Mon employeur a vraiment cru me faire une faveur en me disant que le chômage me permettrait de profiter de mon bébé», raconte-t-elle. Plus tard, elle est réengagée à l’Office fédéral de l’environnement, grâce à la politique volontariste de la nouvelle conseillère fédérale Ruth Dreifuss, qui veut 30% de cadres femmes dans son département. Avant de devenir la première déléguée à l’égalité au sein de l’EPFL.

Curieux destin que celui de Françoise Piron (56 ans). Mère célibataire de trois enfants, cette ingénieure qui se destinait à construire des ponts s’est muée en avocate de l’égalité à force d’avoir dû surmonter des obstacles. Plutôt que d’introduire des quotas, elle préfère mettre l’accent ailleurs ces prochaines années: «Il faut changer le climat des entreprises pour qu’il devienne favorable à la mixité en permettant aux sensibilités de chacun et chacune de s’exprimer», affirme-t-elle. Elle prône aussi de nouveaux modèles socio-professionnels moins hiérarchiques, plus flexibles qu’aujourd’hui pour ne pas perdre les femmes aux étapes clés de sa vie. Enfin, elle souhaite le développement du télétravail et du job sharing.

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Les hommes discrets, mais présents

Et les hommes dans tout cela? Ils ont été discrets, mais présents, à l’image de Marc Münster et de sa famille. Directeur de Sanu – une entreprise de 25 collaborateurs spécialisée dans la formation et le conseil en développement durable - à Bienne, ce géologue de formation, marié et père de deux filles de 7 et 9 ans, s’est d’emblée senti concerné par le 14 juin. Pourtant, il a toussé quand il a vu que la communication des collectifs romands de la grève avaient tendance à en exclure les hommes cisgenres, soit «ceux qui se reconnaissent dans le genre qui leur a été assigné à la naissance». «Si on veut changer quelque chose dans cette société, il faut intégrer les hommes cisgenres, qui font partie du système», remarque-t-il.

Libéral sur le plan économique et plutôt de gauche sur le plan social, Marc Münster revendique son féminisme dans la mesure où «il recouvre l’égalité des chances entre hommes et femmes». Au sein de son entreprise, qui compte une légère majorité des femmes cadres, les discriminations salariales n’existent pas. «Nous cultivons la transparence salariale: c’est la meilleure manière pour assurer l’égalité».

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Relativement optimiste

Marc Münster se dit relativement optimiste. «La loi sur l’égalité existe, dès lors, ce sont les mentalités et les comportements qu’il faut changer. Dès le moment où les enfants arrivent dans la famille, les nouveaux pères doivent éviter de tomber dans les pièges de la société patriarcale. Les deux parents devraient tous deux réduire leur temps de travail et se partager la charge mentale. «Dans l’organisation du ménage et la planification des activités des enfants, cette responsabilité doit être assumée équitablement», insiste-t-il.

Pour y parvenir, il n’y a pas de miracle. Un congé paternité de deux semaines ne suffira pas. «Il faut tendre à un congé parental d’environ 20 semaines qui devrait surtout permettre au père de goûter au temps partiel durant les premiers mois. C’est la meilleure manière de voir que cela fonctionne et d’assurer une égalité de fait, et non uniquement de droit».

C’est une évidence: ce 14 juin, la rue a sanctionné le parlement et le Conseil fédéral, qui continue à s’opposer au moindre congé paternité. Face à cet immobilisme, les femmes n’ont qu’une solution : «Voter pour des femmes aux prochaines élections fédérales», comme l’a souligné la présidente des Verts Regula Rytz.

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