Dans le corridor, des personnes parfois âgées et atteintes dans leur santé, émues, anxieuses, pressées. Elles veulent connaître leur passé, savoir pourquoi elles ont été enfermées, placées dans un orphelinat, une maison de redressement ou une exploitation agricole, parfois abusées. En face d’elles, des murs souvent ternes, un guichet, une odeur de vieux papier et un fonctionnaire qui sait déjà que ça ne va pas être facile. Cette scène se renouvelle constamment ces derniers mois dans toute la Suisse. Mais l’accès aux archives demandé par les victimes de placement abusif se heurte à de multiples obstacles.

Comment retrouver les dossiers de dizaines de milliers de personnes qui ont vécu cette injustice jusque dans les années 80? Outre les difficultés pour obtenir un dossier, il y a ce qu’on y trouve. Dans le meilleur des cas, sous une couverture vert de gris, des pages et des pages jaunies par le temps: des décisions des autorités, des échanges de courriers, des rapports. On y parle de pères violents, de jeunes mères abandonnées et de tout un catalogue de comportements contraires aux bonnes mœurs de l’époque. «Il a été décidé que le prénommé X sera, sans tarder, placé dans une famille de confiance, capable de le rééduquer et de lui donner de bons enseignements, par les soins de l’autorité», lit-on dans une lettre datée de 1942. Dans le pire des cas: on ne retrouve rien de ce passé dont la Suisse a aujourd’hui honte. Mais dans tous les cas, un long parcours attend les victimes en quête de leur histoire.

Ancien enfant placé de force, Clément Wieilly vient de créer une association, Agir pour la dignité. Un des objectifs est justement d’accompagner et d’aider les personnes concernées dans leurs démarches. «La question de l’accès aux archives revient dans pratiquement tous les courriers que je reçois», explique-t-il. Le Fribourgeois a lui-même pris son bâton de pèlerin pour récupérer son dossier, a frappé à toutes les portes. Quand d’autres victimes apprennent que leur père n’est pas leur père, lui découvre qu’il a une sœur qui vit aujourd’hui en Argovie.

Mais l’histoire de Clément Wieilly comporte des trous. Parce que beaucoup d’archives ont été détruites. «Paradoxalement, ce ne sont pas les périodes les plus anciennes qui comportent des lacunes, mais davantage les années 70, constate Anne-Françoise Praz, historienne à l’Université de Fribourg. Cette période marque le début des critiques à l’encontre des mesures coercitives, dans la lignée de la contestation post-68.» Pour elle, que des archives aient été détruites pour cacher quelque chose reste à prouver. «L’idée était plutôt de protéger les pensionnaires contre une utilisation des dossiers au détriment de leurs efforts futurs d’intégration. La priorité consistait à empêcher l’intrusion des autorités dans la vie privée. Aujourd’hui, une nouvelle priorité s’impose: le droit des personnes à connaître leur histoire.»

Qu’est-ce qui a été détruit, qu’est-ce qui a été conservé? Depuis que des recommandations de conservation ont été émises, les archivistes cantonaux accordent une attention toute particulière à cette question. Car c’est souvent chez eux que les victimes s’adressent en premier. Dans la plupart des cantons, on retrouve la trace de placements d’enfants ou de jeunes adultes lorsqu’ils découlent d’une décision judiciaire, un divorce par exemple, conservée dans la plupart des cas aux Archives cantonales. «Mais ces jugements ne constituent qu’une partie de l’histoire. C’est la réalité à un moment donné vue par l’administration», admet Pierre Flückiger, archiviste cantonal à Genève.

Alexandre Dafflon, son collègue fribourgeois, est dans la même situation. «Nous vivons dans un monde où tout est documenté. Mais il y a cinquante ans, cette culture administrative n’existait pas. Si bien que même si nous retrouvons un jugement, il y a peu de documents qui permettent de comprendre pourquoi une telle décision a été prise, ce qui rend la consultation très frustrante et décevante pour ceux qui cherchent plus d’explications.» Et d’évoquer également l’ampleur de sa tâche. Depuis quelques années, on entreprend à Fribourg le classement des archives des tribunaux de district. Pour un seul d’entre eux, la Sarine, il s’agit de près de 110 000 dossiers, soit un kilomètre d’archives dont le tri et l’informatisation ont nécessité trois ans de travail.

Alors, chez les victimes, la colère gronde. Car si l’archiviste cantonal ne prend pas sur lui de réunir les pièces du puzzle, elles doivent elles-mêmes frapper à plusieurs portes. Les services des tutelles ou de la protection des mineurs sont concernés mais l’archivage y est aléatoire. Les communes et institutions privées ont pour la plupart fait le ménage, à quelques exceptions près. Le cas des Eglises est particulier. «Elles ont reçu nos recommandations, indique Luzius Mader, délégué aux victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance. Et nous avons spécialement insisté auprès d’elles, car en principe les Eglises ont une longue tradition en matière d’archivage. Aussi pourrait-on s’attendre à ce qu’elles aient même mieux conservé les dossiers qu’une commune par exemple.» Mais ce n’est pas le cas, notamment parce que de nombreuses congrégations ont disparu. En même temps que les orphelinats.

«Dans chaque cas, il faudrait faire une enquête, mais ce n’est pas la mission des Archives cantonales. En fait, ce n’est la mission de personne», déplore Alexandre Dafflon. Et pour compliquer la tâche, chaque canton a sa propre organisation. Sans parler des situations où la décision a été prise dans un canton et le placement ordonné dans un autre.

Mais les procédures d’accès aux archives s’améliorent. Il faut dire que la pression politique et médiatique devient toujours plus forte depuis les excuses officielles de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, il y a un an, et la création d’une Table ronde sous la houlette de son département. Un tabou s’est brisé. Les gens parlent. Ils veulent leur dossier. A Genève, l’archiviste a reçu une vingtaine de demandes en une année, Fribourg une trentaine, Vaud une septantaine. Les délais pour y répondre raccourcissent. «Il nous faut au mieux une semaine, souvent beaucoup plus, pour réunir les éléments», indique Pierre Flückiger, lequel est déjà passé à l’étape suivante: contacter les institutions privées pour vérifier si elles ont des archives et les réunir. «En principe, ça nous prend deux semaines par demande. On met la priorité là-dessus. On fait des copies des dossiers et elles sont gratuites, ce qui n’est pas le cas pour les autres requêtes», indique pour sa part Alexandre Dafflon. Mais l’archiviste cantonal avoue qu’il est à la limite de ses ressources en personnel.

Car c’est un fait: certains cantons n’étaient pas prêts à affronter cette situation. Ce que regrette Alexandre Dafflon: «Nous aurions pu nous mettre beaucoup plus vite autour d’une table, faire un état des lieux pour savoir qui conserve quoi et essayer de faire en sorte que les informations circulent. Je regrette qu’on n’ait pas anticipé. Aujourd’hui encore, chacun travaille un peu dans son coin. Or, nous devons absolument démontrer que nous prenons cette affaire au sérieux.»