Il est aisé d'imaginer Jean-Pierre Hirt en pirate. Cheveux blancs en bataille au lieu d'être disciplinés, lunettes remplacées par un bandeau noir, mais toujours barbe au vent et sourire aussi carnassier que volontaire. Du capitaine de flibuste, ce frais retraité du syndicalisme a l'audace et la persévérance.

Au début des années 90, lorsque la crise frappe et que les licenciements se succèdent par vagues, il lance comme un défi: «Les chômeurs rament, faisons-les galérer!» Et d'imaginer la folle réalisation d'une galère de 55 mètres de long, sur laquelle les bras rejetés par l'économie retrouveraient de l'usage en animant une attraction touristique unique au monde. C'était en 1992.

Neuf ans plus tard, la mise à l'eau du vaisseau, baptisé en toute grandeur La Liberté, est annoncée. Elle donnera lieu à une vaste fête médiévale les 23 et 24 juin prochain à Morges, là même où cette galère est née dans son hangar nervuré dont la construction a été le premier acte concret du projet. D'abord simple quille, puis membrures, coque, enfin pont, elle l'emplit désormais de sa taille méditerranéenne. De 32 mètres de long, les galères savoyardes qui servaient de flotte de guerre sur le Léman au XIIIe siècle n'ont été qu'une source d'inspiration. La dimension de l'embarcation est maritime. Lestée, elle pèsera 180 tonnes, portera deux mâts et 700 m2 de voiles, pourra emporter 200 passagers sur le pont. Elle occupera 123 rameurs, souquant à trois par rame sur quarante et un bancs. Quelque 600 chômeurs ont aidé à la bâtir alors que le chantier, toujours ouvert, n'aurait pas vu passer moins de 150 000 visiteurs.

Tout cela pour 2,7 millions de francs, dont 250 000 restent à faire entrer en caisse, ce qui n'inquiète pas le capitaine. En arriver là lui a demandé bien d'autres efforts, pour trouver une parcelle au bord du lac, vaincre le scepticisme, s'accommoder des fluctuants règlements sur le chômage, et même de la reprise économique qui a presque privé le chantier de main-d'œuvre. Jusqu'ici, la foi a courbé les membrures et au passage quelques règlements dont Jean-Pierre Hirt a tendance à se soucier tardivement. Venue en hâte réaliser les deux pontons de 100 mètres qui serviront au lancement, l'armée est ainsi arrivée avant le permis de construire, négocié encore au forceps avec des voisins inquiets. Depuis, les soldats se battent contre les délais, mais attendre pour courir est, paraît-il, dans leurs habitudes.

Un Disneyland médiéval?

Cette navigation de corsaire touche toutefois à sa fin. Le 24 juin prochain, au terme d'un week-end de marché médiéval, de fête lacustre et d'émotion – car on ne lance pas tous les jours un symbole de cette taille – «La Liberté» opérera un difficile changement de cap. L'œuvre généreuse devra se muer en entreprise touristique rentable, ce qui est loin d'être acquis. Car là encore, pas question de cabotage. Pour port d'attache, Jean-Pierre Hirt imagine un village médiéval permanent, Disneyland authentique animé d'échoppes d'artisans à l'ancienne dont la galère serait la grande attraction. A la limite des communes de Morges et de Préverenges, le port du Bief ferait bien son affaire, à condition de déplacer dans un nouvel abri, à construire, quelque 80 embarcations de plaisance. Une entreprise grossièrement estimée à un total de 18 millions de francs, et qui dépend de plans d'affectation dont la rédaction n'a pas commencé. Or, les pontons de mise à l'eau que réalisent ces jours les soldats ne pourront servir d'amarrage provisoire au-delà de mars 2003, ultime délai.

A tous points de vue, le chenal que doit trouver la galère pour éviter de s'endormir doucement au fond d'un estuaire oublié, est étroit. Mais La Liberté a déjà prouvé qu'elle ne manquait pas de ressources.