Depuis la chute de Ben Ali, on s’interroge beaucoup sur l’influence et le rôle que jouera le mouvement islamiste Ennahda («Renaissance») dans la Tunisie de demain. Les groupes islamistes inquiètent, souvent victimes d’amalgame avec l’intégrisme et le terrorisme. Doit-on craindre pour l’avenir de la Tunisie? Le Temps est allé à la rencontre de Larbi Guesmi, membre d’Ennah­da, établi à Neuchâtel depuis près de vingt ans. Il y travaille aujourd’hui comme informaticien.

Larbi Guesmi était, au début des années 90, responsable régional du parti dans le nord-ouest de la Tunisie: «En 1992, la police a commencé à me rendre la vie impossible. Cela s’est accentué jusqu’au point où j’ai eu peur pour moi.»

Lorsque les forces de l’ordre ont commencé à arrêter des membres de son parti, Larbi Guesmi s’est caché durant 10 mois sur place, avant de quitter clandestinement le pays, en direction de l’Algérie. C’est finalement en Suisse qu’il trouvera refuge, où il dit militer aujourd’hui pacifiquement pour les droits de l’homme en Tunisie. «Ceux qui disent que nous sommes islamistes racontent n’importe quoi», s’indigne-t-il. Interrogé sur la ligne de son parti, Larbi Guesmi répond qu’«elle consiste à promouvoir des valeurs conformes à l’identité du peuple tunisien, à majorité arabo-musulmane. C’est cela qui donne notre poids».

En avril 1989, deux ans après avoir déposé le père de l’indépendance tunisienne Habib Bourguiba, le président Ben Ali organisait des élections législatives au terme desquelles les islamistes raflaient 15% des voix. Pourtant trois ans plus tard, le pouvoir tunisien, pour le coup soutenu par l’opposition, inaugurait la vague d’arrestations des membres d’Ennahda: 30 000 militants du parti étaient incarcérés. Condamnés à des peines moyennes d’une quinzaine d’années de réclusion, les prisonniers ont pour la majorité d’entre eux recouvré la liberté entre 2000 et aujourd’hui.

Le parti Hezb Ennahda (Mouvement de la renaissance), avait été fondé en 1981 par Rached Ghannouchi, sous le nom de «Mouvement de la tendance islamiste» (MTI). En 1989, une fraction «modérée» du parti décidait de retirer toute allusion à l’Islam dans le mouvement et de le rebaptiser de son nom actuel.

Bien qu’affaibli par la répression de Ben Ali, le mouvement est toujours présent en Tunisie. Larbi Guesmi, en tout cas, dit être en contact avec certains de ses membres. Rached Ghannouchi, le fondateur d’Ennahda, exilé en Angleterre, a annoncé le 15 janvier dernier qu’il préparait son retour au pays. Larbi Guesmi, lui, ne sait pas encore s’il rentrera: «Toutes ces années, je me suis attaché à la Suisse. Ce n’est pas facile de se déraciner, une fois de plus.»

S’il se dit profondément attaché à la Suisse, cette dernière ne semble pas vraiment le lui rendre. Au début de cette année, le quotidien 24 Heures rapportait des propos tenus par Larbi Guesmi sur son site internet: il y appelait, entre autres, les Tunisiens à se rebeller contre le pouvoir en place, quitte à se munir de ceintures explosives.

Pour Larbi Guesmi, c’était une métaphore malencontreusement extraite de son contexte. L’UDC, elle, n’y a guère vu de licence poétique: sa section du Valais romand s’est empressée d’exiger le renvoi du Tunisien.

Pour sa défense, Larbi Guesmi se dit pacifiste convaincu, opposé à toute forme de terrorisme. Il assène la ligne politique de son parti: «Nous ne prônons pas l’application de la charia.» Ennahda se comparerait davantage à l’AKP, parti au pouvoir en Turquie, voire aux chrétiens-démocrates en Europe. D’ailleurs, Rached Ghannouchi, le fondateur du parti, est même qualifié de «communiste» sur «Al Manar», la chaîne du Hezbollah libanais, en raison des quelques concessions que le leader a faites à la laïcité.

Comment Larbi Guesmi entrevoit-il l’avenir de sa mouvance en Tunisie? Pratiquement absentes des manifestations, les formations islamistes n’influent pas pour l’instant sur le cours des choses à Tunis. Mais Ennahda va déposer une demande de légalisation auprès des nouvelles autorités tunisiennes. Un porte-parole du parti a annoncé que le mouvement ne présenterait pas de candidat à la présidentielle, mais qu’il participerait aux législatives prévues d’ici à six mois.

«On ne peut pas construire une vraie démocratie en mettant la fraction majoritaire du peuple de côté. C’est comme si, en Suisse, on interdisait aux démocrates-chrétiens de faire partie de la vie politique», s’exclame Larbi Guesmi.